@
Shakespeare with love.
(…)
«
If we shadows have offended,
Think
but this, and all is mended,
That
you have but slumber'd here
While
these visions did appear.
And
this weak and idle theme,
No
more yielding but a dream,
Gentles,
do not reprehend:
if
you pardon, we will mend »
(…)
Puck.
A Midsummer Night's Dream. Shakespeare.
@
Shakespeare with love.
Cher
William,
Longtemps
j’ai remis à plus tard l’écriture de cette lettre. Mes cheveux
devenus blancs et mon âge respectable m’incitent aujourd’hui à
me réclamer de ton amitié. Une sorte de « coming out » tardif si
tu veux. Souviens-toi Willy1
nous nous sommes rencontrés à deux reprises, lors d’une Tempête2
en 1983 dans la ville de B. et une autre fois à l’occasion d’un
drôle de manège3
une soirée d’été 2007. Les deux fois nous fumes
complices et amis véritables. Je n’ai depuis jamais cessé de te
lire, de te voir, de d’entendre. Je t’ai suivi, pas à pas, que
dis-je mot à mot car, au théâtre, les mots se font mouvement, les
mots ne s’envolent pas, ne se perdent pas, ils s’enracinent et
ils s’incarnent. Et tes mots, mon cher William, ont le pouvoir
magique d’agiter l’esprit, le cœur et les corps.
Lors
de la Tempête de 1983 j’étais, comme ton Bottom4,
(pardonne moi cette phrase malencontreusement grivoise, (c’est
comme Willy) mais je sais que tu n’en prendras pas ombrage,
donc, cher Willy, j’étais comme ton Bottom, piètre metteur
en scène, à la tête d’une petite troupe de villageois, qui, à
la manière de Lecoin, Flute, Snout, Snug et Starveling5,
entendait distraire le prince et la cour de notre petite cité de B
et travaillait ferme sa représentation de l’été.
Je
me souviens que, tout comme les artisans du Songe6,
nous répétions dans des lieux improbables ; dans une halle aux
grains, sur une île au milieu d’un étang, dans un champ et sous
les arbres. Un dramatis personae de rêve. Prospero7
était professeur de dessin technique, Miranda8
professeure de collège et l’odieux Caliban9,
directeur d’école élémentaire. Quant à Ariel10,
fidèle esprit de Prospero et génie de l’île elle donnait
je crois dans la gestion et l’économie.
Je
me souviens très bien, cher William, que lors d’une de nos
dernières répétitions une âpre discussion secoua la troupe qui
venait de prendre conscience que Caliban était pratiquement
nu sur scène et que son indécence ne pouvait qu’effrayer la cour
le jour de la première. Caliban était, je te l’ai dit,
directeur d’école ; et c’est pour éviter le scandale que nous
l’affublâmes d’un string11
afin qu’il fasse meilleure ou moins mauvaise figure devant les
parents d’élèves menacés d’apoplexie face à leur
directeur à oualpé. En plus Caliban était à la ville
l’époux de Miranda. L’épouse de l’instituteur avait
déjà fait un gros effort de composition pour se glisser dans le
rôle d’une jeune vierge censée tout ignorer du loup. Je souhaite
donc aujourd’hui lui rendre un vibrant hommage ; car la malheureuse
vécut le plus atroce des calvaires, on peut raisonnablement parler
de « sacerdoce de la comédienne ». Car enfin, comment décrire
l’angoisse d’une femme, d’une mère, les yeux rivés pendant
près de deux heures sur la mince ficelle qui ceignait les fesses de
son époux et menaçait de lâcher à tout moment libérant les
roubignoles du maître d’école au vu et au su de la ville entière.
J’ajoute que l’angoisse de l’épouse grandissait au fur et à
mesure des acrobaties du mari visiblement emporté par son rôle
de monstre impudique. Chère Miranda, je suis sûr que
Shakespeare (n’est-ce pas William ?) se joint à moi pour te
féliciter chaleureusement d’avoir su tenir ton rôle tout en
priant pour que tienne la ficelle du caleçon de ton mari. Voilà
comment, tout comme Lecoin, Snug et les autres, nous comprîmes
cette année-là combien il est difficile d’être personne dans la
cité et personnage à la scène.
Ne
rigole pas mon frère, mon William, sois magnanime avec nous comme tu
le demandes souvent dans tes pièces à ton public, je sais bien que
nous fûmes loin, très loin de ce qui devait se passer au théâtre
du Globe .La « bête à deux dos », « l’homme au fagot dans
la lune » y faisaient un tabac et les culs s’exposaient avec
générosité devant un public survolté. Notre « Tempête »
dû te sembler un rien proprette et bien peu fracassante même si
inspirés par un éclair de génie, nous réussîmes tout de même à
faire pisser Trinculo12,
assureur plein d’assurance, face à une cour médusée.
Pardonne-moi, pardonne-nous Willy si nous t’avons offensé, trahi, si nous avons édulcoré tes scènes de comédie et faiblement rendu celles, pleines de poésie. Le camouflet final nous fut donné par l’ écrivaillon local qui qualifia ta pièce d’œuvre mineure (il ne t’avait malheureusement pas lu) médiocrement servie (il nous avait bien vus) par une troupe un peu trop ambitieuse ! Je n’ai pas gardé la coupure, mais ça saigne encore.
Pardonne-moi, pardonne-nous Willy si nous t’avons offensé, trahi, si nous avons édulcoré tes scènes de comédie et faiblement rendu celles, pleines de poésie. Le camouflet final nous fut donné par l’ écrivaillon local qui qualifia ta pièce d’œuvre mineure (il ne t’avait malheureusement pas lu) médiocrement servie (il nous avait bien vus) par une troupe un peu trop ambitieuse ! Je n’ai pas gardé la coupure, mais ça saigne encore.
A
une époque où, par télévision interposée13,
une troupe d’exhibitionnistes manipulés s’expose inutilement sur
une île dite « de la tentation » et résume ainsi
l’indigence du spectacle télévisuel contemporain. Nous eûmes le
bonheur de découvrir, grâce à toi, cette autre île qu’est la
scène au théâtre, d’en découvrir quelques-uns des secrets
et de faire un bout du chemin des comédiens, je veux dire les vrais,
pas les malheureux de l’île de la tentation qui n’ont rien
demandé. Je parle des comédiens, des vrais, dont la vie,
comme tu le sais mon vieux Shakespeare, ne fut jamais simple ,semée
d’embuches et de peines. De ton temps on les excommuniait et on les
inhumait la nuit venue, aujourd’hui on les appelle « intermittents
», on leur coupe les vivres, on les empêche de créer donc de
vivre. Depuis des siècles le prix à payer pour créer librement a
toujours été lourd. Je tenais à te dire ça aussi mon cher
William.
Rien
n’a vraiment changé. Peut-être même que c’est pire. Nous
avons, plus que jamais besoin de toi ; écris moi, je suis sur
Facebook ( O wicked wall14)
! Si tu aimes ma lettre tu n’auras qu’à cliquer sur le petit «
j’aime ». Merci William. LOL.
1
Willy : diminutif de William signifie également zizi en
anglais.
2
The Tempest : pièce
de William Shakespeare
3
Variations sur le thème
du Songe d'une nuit d'été. Mise en scène Sylvain Godard. Caen. 2007.
4
Metteur en scène de la troupe des artisans dans le Songe d'une nuit
d'été. Bottom signifie également, cul, derrière, en anglais
5 Noms
de certains des comédiens amateurs dans le Songe d'une nuit d'été.
6 Midsummer
night's dream.
7 The
play’s protagonist and Miranda’s father
8 Prospero’s
daughter, whom he brought with him to the island when she was still
a small child
9 Another
of Prospero’s servants. Caliban, the son of the now-deceased witch
Sycorax
10 Prospero’s
spirit helper, a powerful supernatural being whom Prospero controls
completely
11 Le
string est un type de sous-vêtement destiné à cacher le pubis et
le sexe mais laissant les fesses entièrement découvertes. Il est
souvent réduit au strict minimum. ( Note destinée à William qui ne pouvait pas connaître)
12 Personnage
d'ivrogne dans la Tempête
13 Tf1 :
L'île de la Tentation.
14
But what see I? No Thisby do I see.O wicked wall, through whom I see
no bliss! Cursed be thy stones for thus deceiving me!



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