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mercredi 20 juin 2012

@ SHAKESPEARE WITH LOVE


@ Shakespeare with love.


(…)
« If we shadows have offended,
Think but this, and all is mended,
That you have but slumber'd here
While these visions did appear.
And this weak and idle theme,
No more yielding but a dream,
Gentles, do not reprehend:
if you pardon, we will mend »
(…)
Puck. A Midsummer Night's Dream. Shakespeare.

Scénographie de " The Tempest" : Prospéro et Caliban. Philippe Awat . Créteil 2008. Photo Bellamy.

@ Shakespeare with love.

Cher William,

Longtemps j’ai remis à plus tard l’écriture de cette lettre. Mes cheveux devenus blancs et mon âge respectable m’incitent aujourd’hui à me réclamer de ton amitié. Une sorte de « coming out » tardif si tu veux. Souviens-toi Willy1  nous nous sommes rencontrés à deux reprises, lors d’une Tempête2 en 1983 dans la ville de B. et une autre fois à l’occasion d’un drôle de manège3 une soirée  d’été 2007. Les deux fois nous fumes complices et amis véritables. Je n’ai depuis jamais cessé de te lire, de te voir, de d’entendre. Je t’ai suivi, pas à pas, que dis-je mot à mot car, au théâtre, les mots se font mouvement, les mots ne s’envolent pas, ne se perdent pas, ils s’enracinent et ils s’incarnent. Et tes mots, mon cher William, ont le pouvoir magique d’agiter l’esprit, le cœur et les corps.

Lors de la Tempête de 1983 j’étais, comme ton Bottom4, (pardonne moi cette phrase malencontreusement grivoise, (c’est comme Willy)  mais je sais que tu n’en prendras pas ombrage, donc, cher Willy, j’étais comme ton Bottom, piètre metteur en scène, à la tête d’une petite troupe de villageois, qui, à la manière de Lecoin, Flute, Snout, Snug et Starveling5, entendait distraire le prince et la cour de notre petite cité de B et travaillait ferme  sa représentation de l’été.

Je me souviens que, tout comme les artisans du Songe6, nous répétions dans des lieux improbables ; dans une halle aux grains, sur une île au milieu d’un étang, dans un champ et sous les arbres. Un dramatis personae de rêve. Prospero7 était professeur de dessin technique, Miranda8 professeure de collège et l’odieux Caliban9, directeur d’école élémentaire. Quant à Ariel10, fidèle esprit de Prospero et génie de l’île elle donnait je crois dans la gestion et l’économie.

Je me souviens très bien, cher William, que lors d’une de nos dernières répétitions une âpre discussion secoua la troupe qui venait de prendre conscience que Caliban était pratiquement nu sur scène et que son indécence ne pouvait qu’effrayer la cour le jour de la première. Caliban était, je te l’ai dit, directeur d’école ; et c’est pour éviter le scandale que nous l’affublâmes d’un string11 afin qu’il fasse meilleure ou moins mauvaise figure devant les parents d’élèves menacés d’apoplexie face à  leur directeur  à oualpé. En plus Caliban était à la ville l’époux de Miranda. L’épouse de l’instituteur avait déjà fait un gros effort de composition pour se glisser dans le rôle d’une jeune vierge censée tout ignorer du loup. Je souhaite donc aujourd’hui lui rendre un vibrant hommage ; car la malheureuse vécut le plus atroce des calvaires, on peut raisonnablement parler de « sacerdoce de la comédienne ». Car enfin, comment décrire l’angoisse d’une femme, d’une mère, les yeux rivés pendant près de deux heures sur la mince ficelle qui ceignait les fesses de son époux et menaçait de lâcher à tout moment libérant les roubignoles du maître d’école au vu et au su de la ville entière. J’ajoute que l’angoisse de l’épouse grandissait au fur et à mesure des acrobaties du mari  visiblement emporté par son rôle de monstre impudique. Chère Miranda, je suis sûr que Shakespeare (n’est-ce pas William ?) se joint à moi pour te féliciter chaleureusement d’avoir su tenir ton rôle tout en priant pour que tienne la ficelle du caleçon de ton mari. Voilà comment, tout comme Lecoin, Snug et les autres, nous comprîmes cette année-là combien il est difficile d’être personne dans la cité et personnage à la scène.

Ne rigole pas mon frère, mon William, sois magnanime avec nous comme tu le demandes souvent dans tes pièces à ton public, je sais bien que nous fûmes loin, très loin de ce qui devait se passer au théâtre du Globe .La « bête à deux dos », « l’homme au fagot dans la lune » y faisaient un tabac et les culs s’exposaient avec générosité devant un public survolté. Notre « Tempête » dû te sembler un rien proprette et bien peu fracassante même si inspirés par un éclair de génie, nous réussîmes tout de même à faire pisser Trinculo12, assureur plein d’assurance, face à une cour médusée.


Pardonne-moi, pardonne-nous Willy si nous t’avons offensé, trahi, si nous avons édulcoré tes scènes de comédie et faiblement rendu celles, pleines de poésie.  Le camouflet final nous fut donné  par l’ écrivaillon local qui qualifia ta pièce d’œuvre mineure (il ne t’avait malheureusement pas lu) médiocrement servie (il nous avait bien vus) par une troupe un peu trop ambitieuse ! Je n’ai pas gardé la coupure, mais ça saigne encore.

A une époque où, par télévision interposée13, une troupe d’exhibitionnistes manipulés s’expose inutilement sur une île dite « de la tentation » et résume ainsi l’indigence du spectacle télévisuel contemporain. Nous eûmes le bonheur de découvrir, grâce à toi, cette autre île qu’est la scène au théâtre, d’en découvrir quelques-uns  des secrets et de faire un bout du chemin des comédiens, je veux dire les vrais, pas les malheureux de l’île de la tentation qui n’ont rien demandé. Je parle des comédiens, des vrais, dont la vie,  comme tu le sais mon vieux Shakespeare, ne fut jamais simple ,semée d’embuches et de peines. De ton temps on les excommuniait et on les inhumait la nuit venue, aujourd’hui on les appelle « intermittents », on leur coupe les vivres, on les empêche de créer donc de vivre. Depuis des siècles le prix à payer pour créer librement a toujours été lourd. Je tenais à te dire ça aussi mon cher William.

Rien n’a vraiment changé. Peut-être même que c’est pire. Nous avons, plus que jamais besoin de toi ; écris moi, je suis sur Facebook ( O wicked wall14) ! Si tu aimes ma lettre tu n’auras qu’à cliquer sur le petit «  j’aime ». Merci William. LOL.

1  Willy : diminutif de William signifie également zizi en anglais.
2 The Tempest : pièce de William Shakespeare
3 Variations sur le thème du Songe d'une nuit d'été. Mise en scène Sylvain Godard. Caen. 2007.
4 Metteur en scène de la troupe des artisans dans le Songe d'une nuit d'été. Bottom signifie également, cul, derrière, en anglais
5 Noms de certains des comédiens amateurs dans le Songe d'une nuit d'été.
6 Midsummer night's dream.
7 The play’s protagonist and Miranda’s father
8 Prospero’s daughter, whom he brought with him to the island when she was still a small child
9 Another of Prospero’s servants. Caliban, the son of the now-deceased witch Sycorax
10 Prospero’s spirit helper, a powerful supernatural being whom Prospero controls completely
11 Le string est un type de sous-vêtement destiné à cacher le pubis et le sexe mais laissant les fesses entièrement découvertes. Il est souvent réduit au strict minimum. ( Note destinée à William qui ne pouvait pas connaître)

12 Personnage d'ivrogne dans la Tempête
13 Tf1 : L'île de la Tentation.
14 But what see I? No Thisby do I see.O wicked wall, through whom I see no bliss! Cursed be thy stones for thus deceiving me!
Cher William, je ne suis pas sûr que la note de bas de page 11 soit suffisante pour que tu comprennes ce qu'est un string d'où cette photo.qui j'espère te plaira.

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