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lundi 9 avril 2012

THE LADY OF THE FLIES



par Sylvain Godard, lundi 9 avril 2012, 20:33 ·
Scène 1 : The Lady of the flies



 insecte holométabolediptère radiorésistant   
C’est un petit village de la Manche. Les maisons autrefois couvertes en chaume s’étirent de part et d’autre de la grande Rue. Les maisonnettes ne comportent qu’un seul étage et ont la particularité d’être accolées les unes aux autres de sorte qu’elles ne forment qu’un seul et même bâtiment. J’ai souvent pensé qu’il suffirait de percer chaque mur mitoyen pour passer ainsi d’un foyer à un autre et remonter du bas vers le haut du bourg pour redescendre de la même manière de l’autre côté sans jamais emprunter la rue. On passerait de chez le coiffeur à la poste, de chez l’ébéniste au Pichet d’Etain de l’épicerie chez le mécanicien et ainsi de suite jusqu’à l’auberge du Cheval Blanc. Le haut du bourg est balisé d’une part par l’église et de l’autre par la mairie. Dans le bas du bourg on trouvera la maison cossue du notaire et de l’autre côté deux ou trois demeures appartenant à des notables locaux dont le métreur géomètre chargé du bornage des parcelles du bocage environnant. Un peu à l’écart du village se tient le château dont les propriétaires disposent d’un accès privé à l’église ainsi qu’à leurs terres.
La maison du coiffeur se tient dans le bas du bourg, c’est un logis modeste composé d’une seule pièce séparée en deux par une simple cloison. D’un côté le salon de coiffure avec ses quelques chaises pour l’accueil des  clients et de l’autre le lieu de vie du barbier de sa femme et de leurs deux enfants, s’y mélangent les parfums de la cuisine de Ginette et les parfums dont Bebert asperge généreusement la tête de ses clients. Le salon de Bebert bruisse en permanence des conversations des uns et des autres. C’est un lieu d’échange. Le tweet avant l’heure. J’en connais même qui viennent taper la causette et repartent sans que bebert ne leur ait taillé un seul cheveu.
Chaque jour, à la même heure, Adèle se présente au salon. Tous connaissent Adèle et son rituel. Tous font silence devant un cérémonial immuable. Adèle est le bourreau du village, sa mission sacrée, son sacerdoce quasi religieux est de tuer les mouches, des mouches. Des quantités de mouches. Adèle ne possède pas de guillotine à mouche mais manie la tapette avec une dextérité qui épargne toute souffrance aux drosophyles. En tous les cas c’est ce que l’on suppose dans la mesure où nulle mouche ne vint jamais témoigner de la douceur qu’il y avait à mourir sous la tapette d’Adèle. Ce qui est également vrai pour les guillotinés dont aucun ne revint jamais pour dire le bonheur d’avoir perdu la tête grâce au docteur Guillotin.
Les exécutions d’Adèle ne sont pas publiques. Adèle tue en douce et dans l’ombre. Ça n’est qu’en fin de journée, après l’hécatombe, au soir de la bataille, qu’elle fait son entrée dans le salon du coiffeur. Elle arbore une grande assiette de faïence blanche sur laquelle gisent les  cadavres artistiquement disposés des mouches du jour. Une sorte d’élévation des mouches. Le tableau ne manque pas d’allure. 40 mouches sur fond blanc par Adèle, artiste d’art naïf et bienfaitrice de l’humanité. Adèle possède une indéniable intelligence logico mathématique qui mise au service de sa névrose obsessionnelle l’amène quotidiennement à faire ses comptes qu’elle tient scrupuleusement à jour. Sachant que la population mondiale est de 7 037 560 142 on peut raisonnablement penser que si chaque individu sur terre tuait 30 mouches par jour, le nombre de mouches passées de vie à trépas atteindrait 2111126804260  de diptères et ainsi de suite...ça donne le tournis. Silence à la fois respectueux et inquiet dans le salon du coiffeur.

Scène 2  The lord of the one fly ( "justice has been done").


US DETERRENCE
C’est dans une grande maison blanche Nous sommes en juin 2009. Deux hommes entourés d’une équipe de télévision échangent sur les questions vives de ce monde. Interview bon enfant. Des millions de gens suivent l’entrevue sur leurs écrans plats. Tout à coup c’est l’impensable. Une mouche s’invite au show télévisuel. Une mouche s’est introduite dans le Saint des Saints.  L’homme le plus puissant du monde, grand prince, feint l’indifférence, sourit, ébauche un geste pour chasser l’intruse. Peine perdue. L’insecte ignore l’entretien au sommet et comme la puce de Robert Burns n’en a cure : « Ye ugly, creepin, blastit wonner, Detested, shunn'd by saunt an' sinner, How daur ye set your fit upon her- Sae fine a lady? Gae somewhere else and seek your dinner On some poor body. » (1). Elle poursuit son vol aléatoire, imprévisible. Face au danger, l’homme le plus puissant du monde décide alors d’agir, il se concentre, déploie la paume de sa main, tapette géante, tapette dissuasive, tapette nucléaire et déclare une guerre souriante mais froide à l’insecte indélicat. La main du Damoclès US s’abat. Une fois. Une seule. La mouche n’est plus. Un assistant vient ramasser le minuscule reste avec un kleenex. Les honneurs sont rendus. L’incident est clos. On ne provoque pas ainsi chez lui l’homme le plus puissant du monde. Comme Adèle faites le compte ?
Dans un petit cimetière de la Manche, deux ou trois fidèles se retrouveront  devant une stèle gravée au nom d’adèle. Ils prieront : «  Adèle our lady of the flies que ton combat se perpétue, tu as fait des émules parmi  les grands de ce monde. Adèle ton combat fut et reste juste ». Sus à l’ennemi, sus à la mouche.



La pyramide d'Adèle




Chez le coiffeur....


(1) Il s'agit d'une citation du célèbre poème de Robert Burns : " To A Louse
On Seeing One On A Lady's Bonnet, At Church.1786. 


http://www.robertburns.org/works/97.shtml

Précisons qu'il  s'agit chez Burns d'un pou et non d'une mouche, d'une dame à la messe et non d'un monsieur très puissant dans une Maison Blanche.

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