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dimanche 4 décembre 2011

DE CHAÏM SOUTINE A ALBERT CORBEL UNE HISTOIRE DE TRIPES ET DE PEINTRES.




par Sylvain Godard, dimanche 4 décembre 2011, 14:26

DE CHAÏM SOUTINE A ALBERT CORBEL ARTISTE PEINTRE ET BOUCHER A DANGY.

Chaïm Soutine, peintre sale, peintre brut, vit comme un misérable, vêtu d’un bleu de chauffe taché par les couleurs des pinceaux qu’il essuie à même son vêtement. il parcourt la campagne, dort dans des étables, oublie trop souvent de manger et couche avec ses œuvres qu’il décloue pour l’accompagner dans le sommeil. Soutine peint au couteau des morceaux de barbaque sanguinolents, Têtes de veau et bœufs éventrés suspendus à des crocs de métal, lapins éviscérés sur torchons souillés de sang de lymphe et de graisse. Soutine peint la mort. Chaïm peint des tripes avec ses tripes.. Soutine malaxe, fait tourbillonner le sang rouge des bêtes mortes, il découpe, déstructure, écrase Qu’il s’agisse d’hommes en prière, de glaïeuls ou de Bœufs écorchés. Tout se confond dans une géniale bouillie sanguinolente et violente. Chaïm peintre de la boucherie, peintre violent, peintre malheureusement visionnaire de l'holocauste.

Rue des Tisserands, à Dangy, petite commune de la Manche, longtemps les villageois vinrent acheter leur viande à la boucherie Corbel. Chez Albert. Dans la petite devanture, aujourd’hui transformée en fenêtre panoramique, le boucher disposait, quartiers de bœuf, têtes de veau, pâté de campagne et son célèbre boudin noir. Mais si Albert, fils et petit-fils de bouchers normands, ne put jamais échapper à la lignée de viandards dont il était le dernier descendant il fut surtout, et contre toute attente, un aquarelliste d’exception, ses lavis délicats du havre de Regneville, de la plage et de la pointe d’Agon, voisinaient dans son humble vitrine avec les chapelets de saucisses et les jambons fumés maison. Albert était un homme doux sensible et cultivé, c’était un amateur d’art et sa peinture évoque un monde champêtre rempli de soleil avec des prairies où paissent de placides bovins, ceux-là mêmes sans doute qui finissaient sur son billot, sous son couteau avant qu'il ne prenne sa retraite. Les fins pinceaux en poil de martre sibérienne et les petits gris en poils de queue d’écureuil d’Albert déposaient les pigments saturés d’eau au cœur des Cansons blancs. Albert Corbel était un sage qui parlait avec enthousiasme de son art, de cette peinture, ses compagnons de toute une vie.

Jeune homme, féru de dessin et de peinture, je vins l’écouter à plusieurs reprises dans sa boutique aux relents aigre-doux de viande fraiche A chaque visite. j’oubliais très vite la boucherie, les crocs de fer, la chambre froide , devenus par la magie d’un échange, atelier d’artiste. J’ai idée que quelques clients venus pour une terrine de tripes repartirent un jour avec une belle aquarelle. Albert Corbel vivait rue des Tisserands à quelques pas de l’église de Dangy. Albert s’est éteint en Février 2011. Il avait peint l’église au pied de laquelle il repose aujourd’hui.

Quelles violences, quels cris avaient déchiré à ce point Chaïm Soutine pour qu’il fasse ainsi de certaines de ses toiles des étals de boucher ?

Quels cris, quelles souffrances Albert avait-il connu pour vouloir fuir si loin dans ses toiles remplies de paix et de soleil ?

Chaïm Soutine : né à Minsk en Russie le 9 juin 1893. Mort à Paris le 9 aout 1943. Peintre d’hommes en prière, de glaïeuls et de pièces de boucherie.

Albert Corbel : né en 1932 à Dangy et mort à Dangy en février 2011. Aquarelliste, peintre de la nature et boucher.

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