par Sylvain Godard, dimanche 4 décembre 2011, 21:38
LE MURMURE DES ETOILES
A Irkoutsk se jouent les prémices de l’apocalypse. Le permafrost ramolli s’entrouvre comme un ectoplasme écœurant et digère petit à petit les isbas qui s’enfoncent et tanguent dans la boue du Grand Dégel. Plus loin dans la toundra battue par de glaciales bourrasques le même pergélisol glaviote des mammouths millénaires. A Irkoutsk les chasseurs d’ivoire s’attaquent aux mastodontes à coups de sèche-cheveux au fond de caves secrètes. A Irkoutsk on tue, on assassine et les mafias post communistes s’entre déciment. A Irkoutsk les pauvres deviennent encore plus pauvres et les riches encore plus riches. A Irkoutsk la météo elle-même fait le grand écart de moins trente à plus trente degrés entre été et hiver. On raconte qu’à moins vingt l’haleine se transforme en cristaux de glace qui tombent au sol avec un bruit qu’on appelle ici « le murmure des étoiles ». Dehors on parle très peu de peur que les mots ne gèlent sur le champ et ne vous tombent bêtement aux pieds. A Irkoutsk on rêve en silence aux stars occidentales ; ces comédiens et chanteurs, icônes pailletées venues d’occident qui trompent la pénombre des isbas qui penchent. A Irkoutsk, en Sibérie, on regarde les feuilletons en Englishe venus de chez les yankees. Pour tromper l’ennui, pour tromper le froid. A Irkoutsk on boit et on se pique aussi. Pour oublier. A Irkoutsk on attrape le sida. Les jours de Grand Froid la surface du Baïkal tout proche gèle sur plusieurs brasses de profondeur. C’est très beau. L’eau y est si pure et la surface si transparente qu’on y distingue des poissons rarissimes et de vieux noyés dont une babouchka aux lèvres bleutées avec ses châles et ses vertugadins, prête à servir un client, comme ses collègues, que l’on croise sur les quais des gares du Transsibérien, sauf que celle-là est morte ; c’est une babouchka fossile dans un cercueil de glace . Une Irkoutsksienne congelée. On dit aussi des espèces endémiques du Baïkal qu’elles meurent si on les transporte ailleurs. Dans cette ville de bois et de pierre, dans cette ville repeinte à la crème fouettée et dont certains bâtiments ressemblent à des pièces montées de mariage, vivent trois femmes. Trois, c’est le chiffre de la chance. C’est le nombre des fenêtres qui ornent la façade des maisons de bois. L’homme, le père, est mort il y bien longtemps. Les filles l’ont à peine connu. Elles sont trois, trois, comme les sœurs de la pièce éponyme d’Anton Tchékhov qui séjourna ici à l’Hôtel Amour, devenu depuis la caserne des officiers. Elles sont trois avec la différence que l’une d’entre elle est la mère des deux autres. Olga est l’ainée des filles, des trois, c’est celle qui rêve le plus. Elle rêve d’études, très loin, dans ces pays qu’elle voit à la télévision. USA, Grande Bretagne, France peut être. Olga se nourrit de feuilletons anglo-saxons sous titrés qu’elle ne rate jamais. Alors à force de rêver. L’envie de partir, de quitter le froid, son exil Sibérien devient de plus en plus pressant. C’est une histoire qu’elle partage mais qui n’est pas/plus tout à fait la sienne Elle partira. Elle sait qu’un jour elle partira. Elle prendra le transsibérien pour Moscou. Première étape de sa vie future. Quatre jours, cinq nuits, 4600 kilomètres. C’est rien quand on a vingt ans et l’espoir de toute une vie ailleurs qu’ici sous la neige ou sous les moustiques. Plus rien ne l’arrêtera. Olga lit. Olga étudie. Olga rêve. Olga partira. Juin 2011. Vers 14 heures. Une jeune femme étudiante, soutient son mémoire de M2, métiers de l’éducation et de la formation. Cela se passe à l’Université de Caen. Dans son mémoire, Olga, puisqu’il s’agit d’elle, s’est intéressée au rapport aux savoirs des élèves de lycée professionnel et plus précisément à la manière dont ils s’engagent dans l’apprentissage de l’anglais. Le mémoire et la soutenance sont brillants. En quelques années Olga aura appris l’anglais, maitrisé le français, fait connaissance avec les subtilités du système éducatif français et acquis d’indéniables connaissances en sciences de l’éducation. Devant elle, son jury. Un vieux prof chenu à la moustache tachée par le tabac et une jeune maître de conférences. A la fin, les trois se regardent, les yeux brillants. Le murmure des étoiles.
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