Je me souviens de nos vacances dans un hameau du bocage Normand. Chaque année à la même époque les cousins arrivaient des quatre coins de l'hexagone. La petite maison de la tante Marguerite pleine à craquer se mettait alors à bruire des querelles feutrées des adultes et de l'insouciance bruyante et joyeuse des cousins enfin réunis. Côté adulte, la promiscuité aidant, les commérages peu amènes allaient bon train; on se gaussait de la nouvelle 4 CV de Bernard dont l’antenne extérieure n'était reliée à aucune radio ainsi que de ses démêles conjugaux avec sa moitié, la belle Yvonne. Tante Germaine, dépressive chronique, s'étiolait doucement, effondrée dans la méridienne en osier tressé, gavée de médicaments, enchaînant cigarette sur cigarette sous la surveillance tendre et inquiète d'André son Époux. L'oncle Léon n'avait quant à lui que la pêche à la ligne en tête et passait le plus clair de son temps à traquer la truite dans la rivière en contrebas. Sa femme, tante Rosette régnait sur la communauté estivale se donnant des airs supérieurs. Que l'un d'entre nous, adulte ou enfant faillisse et c'était l'assurance d'un regard noir et sans appel. Léon préférait s'effacer et arpentait des journées entières la rive des petits ruisseaux qui sillonnaient les prés et les bois du voisinage.
Si Léon tentait de sauver les apparences c'était surtout avec nous les enfants. Avec lui nous partions à la pêche. Avec lui nous construisions nos cabanes. Avec lui nous organisions de mémorables batailles ou les pommes du grand père Joseph servaient de projectiles.
Bernard, ex employé de sous-préfecture vieillit seul dans une ville Normande. La dépression, les médicaments et la cigarette ont fini par avoir raison de Germaine. Léon, postier de son état, est mort avant l'heure d'une hémorragie foudroyante. Son frère André a longtemps survécu à Germaine, vivotant d'un emploi subalterne qui consistait à tester sur de petits rongeurs les futurs produits phares d'un laboratoire de cosmétiques. Il a désormais perdu l'esprit terrifié par la maladie. La belle Yvonne s'est racornie comme une reinette. Quant à tante Rosette, j'apprends qu'elle est toujours en vie, plus vigoureuse et active que jamais. A plus de 90 ans elle écume les bals du dimanche. Conduit sa voiture. Refuse de mettre sa ceinture de sécurité et porte en permanence un révolver chargé de peur des agressions. C'est pour la même raison qu'elle brûle régulièrement les feux rouges. Rosette fonce pour ce qui lui reste de vie...
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