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mercredi 26 octobre 2011

A LA GUERRE COMME A LA GUERRE ( fragments d'un discours autobiographique)


Fin des années cinquante Marcel acheta un trou de bombe. Un ou plusieurs avions alliés avaient, un peu plus d’une décennie auparavant, largué un chapelet de puissants explosifs le long de la côte Atlantique sur ce qui n’était encore qu’un hameau de quelques maisons éparpillées au milieu des dunes littorales et des champs d’oyats. Marcel avait la bosse du commerce et il s’abstint de répondre à tous les ricaneurs qui s’étonnaient de l’achat de sa cuvette. Marcel avait acheté du vide mais le vide ce n’est pas cher et ça peut rapporter, un jour ou l’autre. Marcel le savait.
Pendant quelques années nous allâmes ainsi piqueniquer dans un trou de bombe, mon père Marcel, ma mère Hélène et ma sœur Dominique. Je me souviens d’un dimanche ou couchés à l’intérieur du cratère nous luttions, mes parents et nous, contre les vents venus du large et chargés du fameux crachin normand autour d’une couverture impatiente de s’envoler et d’un panier en osier où cohabitaient tomates et œufs durs. A l’époque mon père portait une petite moustache noire et ma mère de jolies jupes pas très différentes de celles des jeunes filles qui accueillaient les soldats alliés quelques années plus tôt. Marcel avait oublié que : « qui achète du vent récolte la tempête » et les weekends qui suivirent l’achat du fameux creux furent pour le père l’occasion de réfléchir. Marcel avait une âme d’entrepreneur et il comprit assez rapidement qu’il importait de combler le trou le plus vite possible, pour y construire un abri pour sa petite famille. Très tôt, papa repéra dans le village ou nous vivions une baraque à vendre. C’était une de ces baraques venues d’Irlande ou de Suède pour y loger les sinistrés victimes des bombardements. Avec les reconstructions qui s’achevaient, la baraque était à vendre. Facile à démonter, facile à remonter. La maison Ikéa des années soixante. Reboucher le trou fut un jeu d’enfant pour papa qui demanda à l’entreprise chargée de reconstruire la digue qui protégeait des assauts de la mer de déverser dans sa cuvette chérie quelques blocs de béton très armés issus des fortifs de la guerre. Après avoir, non sans mal(1), édifié lui-même un sous-sol en agglomérés mon père entreprit de jucher la baraque suédoise sur une dalle elle-même armée et coulée par ses soins. Le résultat fut prodigieux. Une baraque à clins de bois passablement noircis par les années passées sous la pluie au mitan de ce qui allait devenir une charmante cité balnéaire. La verrue nordique provoqua derechef l’ire du premier magistrat qui n’était autre que mon propre grand oncle François. C’est ainsi que l’humble « abri » eut raison pour un temps de l’harmonie familiale. Jusqu’à ce que, l'aisance financière aidant, le père entreprenne de recouvrir l’ensemble de la baraque d’un mur d’agglomérés cache misère. La paix retrouvée. La guerre picrocholine oubliée. Il ne fut plus question ni de trou de bombe, ni de baraque pour sinistrés. Nous étions entrés dans la norme. Le grand oncle François et sa sœur Germaine enfin réconciliés. Restait une chose. Le branchement électrique qui nous aurait donné la lumière. Mais décidément les fées n’étaient pas avec nous, ou peut être que nous ne les aimions pas, les fées. Ou encore peut-être que l’oncle faisait pression auprès de l’électricité de France Toujours est-il que pendant des années nous usâmes de bougies et d’une lampe à pétrole qu’il ne fallait surtout pas laisser filer sous peine de « lumière noire ». Je vous épargnerai le retard pris pour l’installation de sanitaires dignes de ce nom dans la cuvette originelle… 20 ans plus tard je retrouverai avec bonheur, en vacances à Gavdos, petite île entre crête et Lybie, les conditions spartiates de nos premières vacances sur la côte Normande.

(1) les énormes blocs de béton très/trop armés déversés dans le trou résistaient à toute tentative de soubassement !...
Texte dédié à mes parents, Hélène et Marcel qui en 2011 vivent à quelques kilomètres du trou de bombe des années cinquante.

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