Je me souviens de la salle 16. Elle faisait face au vaste hall d’entrée du lycée, juste à côté de la mosaïque dédiée au chasseur d’étoiles, Le Verrier. Dans les années soixante la salle est celle des sixièmes. Chaque soir, Nous y passons de longues heures où sévit surtout l’ennui sous l’œil de nos surveillants dont les occupations hautement « intellectuelles » ne souffrent aucun bruit de notre part. Je n’ai pas gardé un souvenir ému de ces gardiens en dehors d’un certain « Ménard » chez qui je sentais les prémisses d’une forme d’humanité alors qu’il me faisait régulièrement réciter les leçons en fin d’étude avant de consigner ses observations dans un grand cahier relié. Merci Ménard, si tu me lis.
Le fond de l’étude est tapissé de casiers à la manière d’un columbarium, des niches dans lesquelles nous rangeons nos livres, cahiers et fournitures scolaires et où repose ce qui reste de notre pauvre intimité de pensionnaires. Un petit cadenas de couleur criarde bon marché protégeant le tout d’éventuelles infractions. Les déplacements de la table au casier, ou pour « demander- un- renseignement » sont soumis à autorisation du surveillant, ils sont comptabilisés afin d’éviter les allées et venues.
Sans être tout à fait carcéral le régime de la salle 16 n’en est pas moins très sévère et laisse peu de liberté aux jeunes « potaches » que nous sommes. Tout comme des prisonniers condamnés à une longue peine d’incarcération nous rivalisons de « techniques » pour communiquer sans attirer l’attention des gardiens. Grimaces codées, gestes hiératiques connus de nous seuls et consignés dans des tables de cryptage obtenues au prix de longues heures de travail acharné. Nos études « officielles » de l’époque ne prévoient pas l’étude de l’histoire du langage parlé et écrit. Pour nous, une lettre de l’alphabet = un signe non verbal ; par exemple « A » correspond à un auto-contact du menton et ainsi de suite. Autant de lettres, autant de signes non verbaux. Infernal. Encodage et décodage des messages prennent un temps infini et finissent par attirer l’attention de nos gardiens. Ces derniers peu enclins à jouer les « Champollion » de la salle 16 sévissent immédiatement et sévèrement aux mimiques des gamins ; c’est le cas de Michel L. ( je ne te remercie pas Michel!) qui traque les langages dissidents. En revanche, d’autres, comme le surveillant « Ménard », se contentent de trouver une parade un peu plus fine et respectueuse des efforts mis en œuvre côté « potache ». Qu’importe, l’étude dérape, tout n’est que façade, faux semblant et hypocrisie. Quelle triste époque !
Après 1968, la, salle 16 sera désacralisée et transformée en foyer. On y écoutera en boucle, assis sur les tables devant un bar, Brassens, Ferrat et Ferré. La confection du café, qu’il faut touiller pendant des heures avec sucre et lait condensé avant l’adjonction d’eau brulante, s’apparentant à la préparation d’une drogue dure à s'injecter en intra-veineuse.
Fin d’une époque…
(1) circa 1960
Texte dédié à Ménard pour son regard plein d'humanité.
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