Je me souviens très bien de Monsieur Pavlov. Dans notre école nul ne peut ignorer Monsieur Pavlov. Il est partout ; dans les salles de cours, dans les cours de récréation, dans les dortoirs, au réfectoire. Monsieur Pavlov pratique l’art de la punition et de la récompense avec maestria. L’objectif de Monsieur Pavlov est de produire chez les jeunes élèves que nous sommes des comportements immédiatement observables susceptibles de provoquer des conduites non réfléchies mais durables. D’autant plus durables qu’elles sont irréfléchies. Monsieur Pavlov est un éducateur hors pair. Côté punition, le choix est vaste ; heures de colles sur une échelle de deux à quatre le jeudi et le dimanche, travaux tels que le copiage à l’infini ( supérieur à cent) d’énoncés ineptes tels que « je ne lancerai plus de boudin noir à travers le réfectoire » une lettre en rouge, une lettre en bleu. Il y a aussi les frappes ciblées dans le bureau de Monsieur Pavlov. Il s’agit de frappes chirurgicales qui ne provoquent pas de dommages collatéraux mais qui réduisent à néant et de manière durable le psychisme du malheureux fauteur de trouble. Le bureau de Monsieur Pavlov comporte d’ailleurs une petite salle d’attente destinée à la garde à vue des délinquants en attente d’une peine certaine. Le couloir de la mort symbolique. L’efficacité éducative de Monsieur Pavlov auprès des jeunes lycéens est proportionnelle à l’imbécilité des punitions qu’il leur inflige. Côté récompenses, parce qu’il y a aussi des récompenses ; je commencerai par « l’inscription au tableau d’honneur » censée provoquer un sentiment d’intense fierté chez ceux qui en raison d’un comportement exemplaire auront l’immense bonheur de voir leurs noms et prénoms figurer en bonne place dans le hall de l’établissement. Le tableau d’honneur est une variante, fort heureusement plus gaie, du monument aux morts. « Aux élèves méritants le lycée reconnaissant ». Je n’ai jamais eu droit à l’inscription. En revanche j’ai eu droit à quelques livres lors de la traditionnelle distribution des prix organisée par Monsieur Pavlov au théâtre « Roger Ferdinand ». Comparaison n’est pas raison, mais il me vient à l’esprit que tout comme les frappes chirurgicales dans bureau de Monsieur Pavlov auguraient des attaques aériennes ciblées de nos rafales modernes, la cérémonie de distribution des prix augurait quant à elle assez bien des événements audiovisuels contemporains tels que Césars, Molières et autres raouts médiatiques qui saturent désormais nos écrans désespérément plats. Rien ne change ; au mieux ça se transforme. Il y avait même à l’époque les prémisses d’un mécénat bien compris. « Le premier prix de rédaction est attribué à Sylvain Godard, le prix est offert par Monsieur et Madame N., chausseurs dans notre bonne ville de S.L. ». Monsieur Pavlov n’a pas vieilli, il est même resté très jeune, il m’arrive encore de le rencontrer, il prend parfois la forme de Mademoiselle B. et là j’ai l’eau à la bouche mais c’est très rare le plus souvent Monsieur Pavlov provoque chez l’adulte que je suis un réflexe conditionnel proche d’une incoercible tristesse qui masque mal une sourde révolte rétroactive..
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