Roberto : Yo estoy bien, gracias. ¿Y tú, cómo estás?
Carmen : Estoy bien.
Roberto : ¿Qué hay de nuevo?
Carmen : No mucho.
Carmen : Adiós, Roberto.
Roberto : Adiós, hasta mañana.
L’élève ouvre son manuel et découvre avec l’aide de son professeur, illustre détenteur d'un savoir universel, le magnifique dialogue ci-dessus. L’élève sait désormais que toutes les jeunes et moins jeunes femmes espagnoles se prénomment Carmen et que leurs compagnons se prénomment souvent Roberto, les autres sont joueurs de foot au Real Madrid et se prénomment Juan, Antonio ou José. Il découvre ainsi, avec émerveillement, la culture ibère à travers ces prénoms dont l’un fournira même avec un à propos pédagogique et didactique d’une pertinence sans appel le titre d’un célébrissime manuel : « Que tal Carmen ». Pour peu que l’éditeur ait fourni une image de Carmen et de Roberto, il saura aussi que les Carmen sont très brunes, le sourire enjôleur et que les Roberto Juan y José ont le bide délicieusement rebondi grâce à la « cerveza y la sangria ».
Donc Carmen, la morena, aborde bien innocemment Roberto, el moreno tambien ; dans la rue, en boite, au marché, au supermarché, au bar à tapas, n’importe où, c’est pas grave ; cette précision « didascalique » n’est en effet, pour le dramaturge-didacticien des langues, sans importance aucune. Il suffit que Carmen dise : « Hola Roberto » pour que le bonhomme à lunettes se retourne instantanément et découvre les yeux écarquillés et le corps barbotant dans une épaisse soupe hormonale, invisible incontinence du désir, la délicieuse Carmen qui lui sourit. Face au pauvre Roberto, tétanisé par une soudaine pulsion de vie, frappé d’impotence fonctionnelle, incapable de faire un pas par excès de membres, la charitable Carmen (les Carmen sont charitables depuis l’aube de la Chrétienté en raison précisément de cette culture christique qui les baigne) demande alors poliment : «¿Cómo estás? ». On comprendra que Roberto, en plein choc amoureux, ne puisse donner la véritable raison de l’état intérieur qui est le sien sans risquer de choquer sa compatriote et s’exposer à une gifle humiliante et tout à fait inutile dans une évidente situation de parade amoureuse. Roberto répond donc : « Estoy bien ». Carmen, fine mouche, comme toute espagnole au sang chaud sachant rester froide l’écoute poursuivre : « ¿Y tú, cómo estás? » Elle apprécie à sa juste valeur linguistique la perche tendue par le jeune homme. Après un bref silence destiné à peaufiner sa réplique elle finit par dire : « Estoy bien », façon détournée de lui laisser entendre qu’elle-même est dans un état d’euphorie et de profonde empathie avec lui. Il est temps désormais pour Roberto de faire un pas en avant, en dépit de ses difficultés ambulatoires, due à la pléthore de membres dont il souffre, en assénant un terrible : « ¿Qué hay de nuevo?». Cette fois elle hésite et s’apprête à répondre : « El amor es un pájaro rebelde, que nadie lo puede enjaular, y es inútil llamarlo », mais d’une part, elle trouve la réplique un peu longue et d’autre part un peu trop définitive, donc propre à mettre fin à une conversation qu’elle trouve charmante. Elle opte donc pour un :
« ¿Qué hay de nuevo?» qui a le mérite de laisser entre-ouvertes les portes de l’échange. L’imagination de Roberto s’étouffe dans un océan d’hormones un jour de marée à gros coefficient, il a du mal à trouver son chemin et sniffer les phéromones de la femelle carmenite. Troublé, désorienté, égaré il reste désespérément coi. C’est alors que Carmen, fidèle à son image de mante religieuse le bouffe tout cru et lui sectionne les parties avec un : «Adiós, Roberto » parfaitement acéré. Une frappe sans douleur. Propre. Chirurgicale. Roberto mutilé se meurt mais il réussit pourtant, dans un dernier soupir, à murmurer: « Adiós, hasta mañana» sachant très bien le Saint homme (il vient de faire don de ses parties pour sauver les autres hommes), qu’il n’y aura pas de lendemain. Il a juste le temps d’entendre Carmen chanter : « es al otro a quien yo prefiero, él no dice nada, pero me gusta igual » avant de rendre l’âme.
On pourrait faire le même travail en français avec Sarko et Angela, en anglais avec Michèle et Barack, en Italien avec Sylvio et Ruby, en grec j’avais pensé à Geórgios et Áda, mais ils sont passés de mode. Faudra attendre. A vous de jouer
L’approche communicative et sa notion intrinsèque, la « compétence de
communication " introduite par D. Hymes, a provoqué un changement de
perspective dans l’enseignement des langues. Dorénavant considérée comme
une pratique sociale, la langue confère à l’apprenant la capacité d’adapter
son discours aux divers contextes situationnels dans lesquels il évolue. Ouvrant
des voies novatrices vers les paramètres sociolinguistiques et socioculturels
de la communication, ce changement d’orientation méthodologique
donna naissance à une nouvelle dimension culturelle de l’enseignement et
introduisit inéluctablement la problématique autour de la complémentarité
méthodologique entre, d’une part, les objectifs et les contenus communicatifs
et, d’autre part, les objectifs et les contenus culturels. Toutefois, il semble
que ni les recherches menées en Sciences du langage ni les « directives »
du CECR n’aient abouti à un changement du cadre méthodologique qui
intègrerait la langue et la culture étrangère sur un « plan d’égalité » Cette constatation nous amène à poser les questions suivantes : pourquoi les objectifs
culturels considérés comme prioritaires en Didactique des Langues-Cultures subissentils la prédominance des objectifs communicatifs dans les méthodes de langue ? En quoi
réside la relation aporétique entre la langue et la culture sur le plan didactique et
méthodologique ? Comment pallier au manquement méthodologique actuel ? En quoi
l’apport de disciplines extra-linguistiques est-il crucial dans la dimension culturelle/
interculturelle de l’apprentissage ?
Florence Windmüller
Université Georg-Simon-Ohm, Nurember
« ¿Qué hay de nuevo?»

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