Marcel est arrivé de bonne heure. Vers 10 heures du matin. Il a fallu qu’il se lève tôt pour faire la route de la ferme du bois du Hommet jusqu’à Saint-Lô. Plusieurs centaines de jeunes ont fait comme lui convergeant des villages environnants. Tous sont en âge de faire leur service militaire mais comme il n’y a plus de guerre à faire depuis l’armistice, le gouvernement de Vichy a décidé d’envoyer sa jeunesse en Allemagne pour y remplacer dans les usines les jeunes allemands partis faire la guerre pour le Reich hitlérien sur le front de l’Est. Une délocalisation avant l’heure en quelque sorte. Les gendarmes de Saint-Jean-de-Daye venus à vélo jusqu’au Bois Sénéca(l) ont été formels. Marcel doit partir pour le service du travail obligatoire. Il prendra le train à Saint-Lô après un passage à l’école supérieure de filles qui sert de lieu de regroupement pour tous les garçons de sa classe d’âge. Marcel commence à trouver le temps long, il s’est assis avec d’autres sur les marches du perron de la grande école et contemple la foule de jeunes qui attendent le départ. Certains ont mis leur habit du dimanche, d’autres sont en habit de travail, leur bagage est sommaire. Un petit paquetage avec l’essentiel pour tenir pendant le voyage vers l’Allemagne. S’il n’y avait pas eu les gendarmes de Saint-Jean-de-Daye, puis son père pour l’enjoindre au départ, Marcel serait resté à la ferme, même s’il n’aime pas la couleur de la terre, qu’il trouve trop rouge, et regimbe aux travaux des champs. Marcel n’aime qu’une chose, c’est faire le pain et boxer la pâte pendant de longues minutes. Ce départ pour le pays des soldats vert-de-gris qui ont tout envahi et qui campent depuis maintenant trois années dans le bois tout proche de la ferme à quelque chose d’absurde qui choque son bon sens de jeune paysan. Ce chassé-croisé le laisse pantois ; les Allemands sont en France et les Français partent pour l’Allemagne. Il y a quelque chose de très tordu dans cette histoire. Pourtant les gendarmes français ont montré les papiers signés des autorités et André, son père, l’ancien combattant de 14-18, s’est tu. Un silence terrible. Un silence dans lequel Marcel n’a rien pu déceler, ni approbation, ni refus, ni résignation. Rien. Un silence bizarre, inexplicable, gênant. Quant à Marguerite, sa mère, elle s’est affairée pour préparer le casse-croute et réunir quelques effets pour qu’il puisse faire sa toilette. Marcel est assis sur les marches du perron de l’école supérieure de filles. Comme il a du temps, il observe. Très vite il s’est désintéressé de ses congénères rejetant poliment toute conversation avec ceux, très nombreux, qu’il connait personnellement. Depuis un moment, Marcel observe ceux qui sont chargés de garder le « troupeau ». On les reconnait aux uniformes qu’ils portent, des uniformes français. Nulle présence allemande. Marcel constate que la garde est bien maigre pour tenir une telle foule, très peu sont armés et il y a aussi des filles, en uniforme, pour Marcel c’est le signe qu’on a eu du mal à réunir suffisamment d’hommes pour monter la garde. Tout comme il peut mettre un nom sur beaucoup de ces camarades, Marcel connait aussi certains des gardiens d’aujourd’hui, il y a des gendarmes mais aussi des civils qui ont revêtu l’uniforme. C’est le cas des sœurs S. du petit village de G. Marcel les a très vite repérées, il les connait pour les avoir vues au marché de Saint-Lô avant la guerre. Elles sont un peu plus âgées que lui. On les a chargées de monter la garde face aux marches du perron. Les deux sœurs se ressemblent, elles sont très brunes les cheveux tirés sous leur calot, le pantalon de l’uniforme gris qu’elles portent rend leurs jambes encore plus longues. Un instant, Marcel les compare à des poules. Des poules noires comme celles qui courent en liberté dans la cour de la ferme chez lui. Elles avancent avec la même fierté stupide des volatiles de la basse-cour. On a dû leur dire de faire des allées et venues face au bâtiment. Et c’est ce qu’elles s’appliquent à faire. Concentrées sur leur mission. Marcel compte, il compte le temps que les deux « garces » mettent à faire leurs allées et venues. Comme elles marchent de concert elles passent un bon nombre de secondes à lui tourner le dos avant de revenir sur leur pas pour repasser devant Marcel qui baisse la tête à chaque fois. Grâce à Monsieur Lemazurier, l’ instituteur du Hommet, Marcel sait très bien compter, il comprend qu’il dispose d’un laps de temps suffisant pour se lever doucement, se diriger vers le muret qui surplombe le plant de pommiers en contrebas, puis très vite sauter et rejoindre la route plus loin en se cachant. Marcel refait mentalement son itinéraire plusieurs fois, recompte. Les deux poules grises viennent de disparaitre de son champ de vision. Pour la dernière fois. Il se lève, fait quelques pas, saute et se cache. Le temps d’apercevoir les poules au loin. Marcel s’est évadé. Marcel ne partira pas pour l’Allemagne. Maintenant il s’éloigne en se cachant soigneusement.
Assis sur les marches d’une école entièrement reconstruite après les bombardements sur le modèle de l’ancienne école supérieure de filles, j’observe attentivement les bâtiments qui m’entourent, et j’échafaude pour la énième fois un plan d’évasion comme le fit mon père il y a soixante-dix-huit ans. Pourquoi faire et refaire ce plan. Tout ici est paisible et serein, et pourtant j’ai l’impression que les deux poules grises et le reste de la basse-cour ne sont pas loin, qu’il faudrait sans doute peu de choses pour que se pose à nouveau la question de mon père.
Qu'est-ce que le thermalisme ?
Qu’est ce que le STO ?
Une loi votée le 16 février 1943 par le gouvernement de Vichy instaure le Service obligatoire du travail (SOT), modifié en Service du travail obligatoire (STO) pour une abréviation prêtant moins à la plaisanterie pour les hommes âgés de 21 à 23 ans. Les classes 1940, 1941 et 1942 sont envoyées en Allemagne pendant deux ans pour fournir de la main d'œuvre au IIIe Reich. Environ 700 000 hommes seront appelés à accomplir le STO. En contrepartie, le gouvernement de Pierre Laval obtient de l'Allemagne la suppression de la ligne de démarcation (qui en pratique n'existe plus car les Allemands occupent la "zone libre" depuis novembre 1942). Avec la complicité active du gouvernement de Vichy (les travailleurs français sont les seuls contraints d'Europe à avoir été requis par les lois de leur propre État, et non pas par une ordonnance allemande), l'Allemagne nazie imposa la mise en place du STO pour compenser le manque de main-d'œuvre dû à l'envoi de ses soldats sur le front. Durant l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, le service du travail obligatoire consista en réquisitions et transfert contre leur gré vers l'Allemagne de centaines de milliers de travailleurs français pour l'effort de guerre allemand (usines, agriculture, chemins de fer, etc.) dans des camps de travailleurs sur le sol allemand. La France est le pays qui a fourni la plus grande main-d'oeuvre à l'Allemagne durant la guerre : 400 000 volontaires (qui furent souvent considérés comme des traîtres en 1945), 650 000 envoyés de force, un million de prisonniers de guerre et un million qui travaillaient dans des usines françaises au service de l'Allemagne. Au total, 3 000 000 de Français travaillèrent pour la machine de guerre allemande, de gré ou de force.
En gras et souligné par moi.
Source : Wickimanche.
Qu'est-ce que le modèle alimentaire français ?

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