Carmen y la Cirurgia Plástica ( cycle : "¿Qué Tal Carmen ?)
On dit qu’il faut que notre jeunesse décide de son avenir professionnel de plus en plus tôt. C’est un vrai problème qui concerne la société et dans cette société l’école qui nous préoccupe tant. Entre boucher, chirurgien, architecte, charcutier, couvreur ou éleveur bio sur le plateau du Larzac ; que faire ? Quelle voie (on dit voie comme pour les trains) choisir ? Il y a ceux qui sautent dans un TGV et atteignent sans coup férir la destination prévue (j’en ai connu, qui maintenant travaillent dans des multinationales spécialisées dans le négoce de métaux rares et qui roulent en 4/4 en compagnie de bobonne et du fruit, déjà bien mur, d’ étreintes qui remontent à la préhistoire du couple) et puis il y a les autres ; les traîne-cul, les lents, les pas pressés, les qui végètent sous un Yucca anémique dans des salles d’attentes crasseuses en attendant l’unique convoi quotidien. Trois minutes d’arrêt ce n’est pas suffisant pour gagner le guichet, réveiller le préposé, composter, puis gagner le quai désert. 3 minutes c’est assez pour constater que le train est déjà loin. Retour au yucca.
Les COP (Conseillés d’orientation dits psychologues), les professeurs (dits principaux à tour de rôle), les parents (réputés incompétents mais bienvenus), et enfin les élèves (connus pour leur manque de maturité et leur difficulté pathologique à prendre quelque décision que ce soit (se réunissent en conseil, rarement pour le meilleur, très souvent pour le pire. Ce qui donne lieu à des « orientations » non choisies, fantaisistes, parfois drôles, sauf pour les principaux intéressés, les élèves.
J’ai vécu dans une autre école, une école simple, une école limpide et lisible ; celle des années soixante-dix où les choix étaient beaucoup plus faciles. Une école où il suffisait d’observer attentivement les comportements pour déterminer l’avenir probable des potaches de l’époque. Je vais vous raconter ici l’histoire édifiante de D. et de S.. Je vais vous raconter comment deux êtres jeunes, beaux et intelligents ( pour D. surtout) se sont dirigés vers des professions très différentes. Je vais vous raconter comment sont nées leurs vocations. Je vais vous narrer comment un simple « cutter » présida à leur avenir.
Les faits, désormais prescrits, se sont déroulés il y de cela plus de quarante ans pendant le cours d’espagnol auquel assistaient, avec d’autres, D. et son camarade S. Le lycée de l’époque n’interdisait pas encore les objets dangereux tels que compas à pointe d’acier, foulards, chouchous, broches pour vêtements et cheveux, et surtout cutters. A l’époque on pouvait imaginer un beau chahut, chaotique ou anomique, destiné à marquer un désaccord avec l’autorité incarnée du savoir, mais le tir à la cible, au révolver au fusil mitrailleur à la kalachnikov ou l’attaque frontale à l’arme blanche contre les professeurs étaient rarissimes pour ne pas dire inexistants.
Donc D. possédait un joli cutter repliable qu’il conservait sagement au fond de sa trousse. La plupart du temps, Il utilisait son cutter à bon escient et dans des activités dûment répertoriées et autorisées par l’institution. D. était bon élève. Mais allez donc savoir pourquoi D. pétait les plombs pendant le cours d’espagnol, il s’emparait du manuel ou du cahier de son voisin S. et calmement, gravement, méthodiquement il découpait au scalpel, pages de manuel et feuilles de cahier. Mutilant sans vergogne un poème de Lorca, la reproduction de Guernica ou tout autre œuvre emblématique de la culture hispanique.
S. vivait ainsi un véritable calvaire et les scarifications livresques se poursuivaient comme une véritable torture. Un calvaire. Rien à faire d’autre que de recoller patiemment les morceaux de textes, de poèmes et de tableaux avec l’escargot de scotch. Le livre n’était plus un livre, S. scotchait inlassablement, D. incisait, découpait, débitait avec jubilation.
Un jour, lassé d’un rituel qu’il ne supportait plus, S. décida d’agir. Ce fut une action d’une extrême « violence ». Une frappe chirurgicale qui ne fut pas sans dommages pour D. (sur laquelle je ne souhaite pas m’appesantir) mais qui miraculeusement mit fin à l’infâme cérémonial et, contre toute attente, réconcilia définitivement les deux lycéens.
Aujourd’hui S. est devenu professeur de didactique des langues et consacre la majeure partie de son temps à recoller, reconstituer la langue, qu'experts, programmes, référentiels et manuels s’ingénient à démonter, à découper, à charcuter, à mettre en coupe, jusqu’à lui faire perdre sa saveur initiale. Quant à D., lui aussi a trouvé sa voie ; il est devenu médecin et je parie qu’il lui arrive de manier le scalpel, de charcuter, de débiter avec la même jubilation qu’il mettait à massacrer mon manuel d’espagnol ( cette fois pour la bonne cause).. Les deux ont trouvé leur voie grâce à un scalpel providentiel. Les deux œuvrent pour le bien de l’humanité ! Les deux se saluent poliment...

" Qu'en termes élégants , ces choses-là sont dites !" ....
"La pratique de compartimentage des contenus d’enseignement ou des savoirs pour appréhender la complexité des corps de savoir favorise une dispersion de la construction du sens. L’on ne se préoccupe pas toujours d’établir des interactions entre les parties. La tendance à la fragmentation dilue la question du sens du savoir. Dans le domaine de l’enseignement, qui nous intéresse particulièrement, l’organisation de la formation en savoirs compartimentés pose des problèmes d’ordre cognitif. Dans le cadre de la réflexion sur les programmes de l’enseignement secondaire français Morin (1998) notait l’ignorance chez les citoyens, tenus à l’écart des connaissances devenues ésotériques et concentrées dans des banques de données réservées à la caste savante et aux experts. Tandis que l’expert perd l’aptitude à concevoir le global et le fondamental, le citoyen est dépossédé du droit à la connaissance. Selon Morin (1998) à « la dépossession du savoir pose le problème, désormais capital de la démocratie cognitive ». Ce qui est en jeu c’est l’adoption de choix cohérents garantissant la construction de savoirs avec du sens. Avec Maingain (2002) nous pensons qu’il est nécessaire de considérer les objets de savoirs dans leur caractère hybride et les situations dans leur réalité multidimensionnelle"
Opérations de construction des savoirs scolaires en débat. Pour quels
éclairages didactiques ?
NEBOUT-ARKHURST PATRICIA
Ecole Normale Supérieure
08bp10 ABIDJAN 08(RCI)
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