Le quincailler est très grand. Tellement grand qu’il a eu du mal trouver une blouse grise à sa taille. La blouse s’arrête à mi-cuisse ce qui lui donne un côté danseuse à longues jambes. Le commerçant parcourt son vaste magasin à grandes enjambées au gré des clients, plutôt nombreux, qu’il accueille avec une amabilité un tantinet obséquieuse. La boutique donne sur la rue Marechal Leclerc, c’est là, dans ces bâtiments neufs conçus par les architectes de la reconstruction que se sont installés les établissements GODARD & COUBRAY, - Appareils de chauffage à charbon, bois, gaz, électricité - Mobilier de cuisines – Glacières, anciennement sis, avant la guerre, Place du Soleil-Levant à Saint-Lô. L’emplacement abrite aujourd’hui la boutique Camaïeu. Marcel le Grand, puisque c’est ainsi qu’on le nomme, accueille ses clients comme le curé ses fidèles à l’église. Le Grand Godard ne donne pourtant pas la communion ni n’administre aucun sacrement, il vend des glacières, du mobilier de cuisine des vis et des clous, et toute la petite quincaillerie dont les gens de la cette ville et du bocage environnant peuvent avoir besoin. Moi j’y vais pour les clous et parce que le Grand Marcel est de la famille. Quand j’arrive pour mes clous je vais directement à la caisse centrale, une cabine en verre dans laquelle se tient l’inamovible caissière. « Monsieur Godard s’il vous plaît Madame ? ». L’échalas magazine en coulisse. On l’appelle avec respect. Je suis fier que le Grand Homme vienne à moi. Je dis « le Grand Homme » parce que mon cousin à quelque chose du General de Gaulle ; il en a le nez. Un nez majestueux, royal, tellement surdimensionné qu’on pourrait penser que son visage se résume à cet appendice nasal. Le Grand Godard s’approche et se penche pour m’embrasser affectueusement. Je prête un hommage lige à mon suzerain quincailler de cousin dans sa mini cote de travail grise. C’est le prix à payer pour quelques grammes de clous. Je demande poliment mes clous. Le Grand Marcel a beaucoup gardé des us et coutumes de la ruralité dont il est issu. C’est un homme bon et généreux dont la vie est rythmée par les messes qu’il ne manque jamais .Il a pour le personnel de son commerce les mêmes égards qu’un fermier pour ses « journaliers », il pratique une authentique générosité, quelque peu paternaliste et condescendante, qui fait dire à tous que c’est un homme bon et généreux. Il appelle un nom puis charge l’employé d’aller chercher les clous dans les arrières du magasin. Nous échangeons quelques mots ; « comment vont ton père, ta mère, ta sœur ? » juste pour réaffirmer que nous appartenons à la même lignée, une lignée de travailleurs de la terre devenus, pour certains, commerçants (mon père fait commerce de spiritueux). Je réponds qu’ils vont tous très bien. J’attends mes clous. L’employé amène les clous qu’il pèse devant nous. Mon cousin Godard s’empare alors d’une double épaisseur de papier journal dans laquelle il enveloppe habilement la ferraille puis d’un geste royal savamment calculé il arrête en plein vol la caissière qui s’apprête à déclencher l’énorme caisse enregistreuse. L’échange non verbal, scénario bien rôdé, signifie : « c’est gratuit pour la famille ». Marcel me remet le paquet de clous comme le prêtre la communion au fidèle agenouillé qui lui tire la langue. Sauf qu’aujourd’hui les clous remplacent l’azyme sacré.
Le Grand Godard, quincailler de son état est aussi un artiste. Une petite dizaine de fois nous irons chez lui, une maison coquette rue du Rossignol en contrebas du lycée où je suis interne. L’intérieur est confortable et « moderne ». Cuisine et impressionnant meuble radio des années soixante. Une maison sortie d'un film de Tati. Louisette est une cuisinière hors- pair. Nous dînons à la table des cousins tandis que Marcel, l’artiste, nous présente et nous raconte la genèse de ses œuvres qui ornent le salon. Le quincaillier est aussi sculpteur, plasticien. Au cours de ces promenades dans les bois et les champs qui furent ceux de ses parents et de ses grands-parents la Grand Godard traque le divin. Une pierre, une souche, un bois mort curieusement torsadé attirent son regard. Une Sainte Vierge, un Christ en croix lui apparaissent comme par miracle. Et c’est là que les outils de la quincaillerie, gouges et burins, guidés par la main de l’artiste tirent de la matière brute les figures religieuses douces ou tourmentées, d’amour ou de souffrance auxquelles une patine venue directement des établissements GODARD & COUBRAY donnera l’aspect final. J’admire avec le reste de la famille ce magnifique Christ en croix sur bois de pommier qu’exhibe Marcel. Je crois même que je murmure un compliment, il est sans doute sincère mais je n’ose pas m’avouer que c’est le prix à payer pour que les clous restent gratuits pour les siècles des siècles. Amen.
Texte dédié au quincaillier de Saint-Lô, mon cousin dit "le Grand Godard".
Quincaillerie
Dans une quincaillerie de détail en province
des hommes vont choisir
des vis et des écrous
et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux
ou roidis ou rebelles.
La large boutique s'emplit d'un air bleuté,
dans son odeur de fer
de jeunes femmes laissent fuir
leur parfum corporel.
Il suffit de toucher verrous et croix de grilles
qu'on vend là virginales
pour sentir le poids du monde inéluctable.
Ainsi la quincaillerie vogue vers l'éternel
et vend à satiété
les grands clous qui fulgurent.
Usage du Temps, Gallimard,1941


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