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vendredi 23 décembre 2011

J’AI UNE HISTOIRE AVEC DES ANGES.


J’AI UNE HISTOIRE AVEC DES ANGES.
par Sylvain Godard, lundi 21 novembre 2011, 21:13
J’AI UNE HISTOIRE AVEC LES ANGES.
J’ai une histoire avec les anges. C’est à une histoire qui remonte à très loin. C’est une histoire qui remonte le fil de mon existence et qui commence avec moi. Avec la conscience que je prends du monde, de mes parents, de ma famille. Au début de cette histoire il y a une église trapue avec de grands ifs à l’ombre desquels dorment les défunts de mon village. Le cimetière est un port ou viennent s’échouer les mortuaires esquifs. La houle du temps, longue invisible et silencieuse, fait parfois chavirer le pont d’une sépulture oubliée dans la glaise saturée d’eau. D’anciennes couronnes en fil de fer tressé, qui furent un jour fleuries, perdent d’infimes flocons de rouille sur les pierres gravées de noms oubliés. L’or qui remplissait les runes a depuis longtemps disparu. Et de vieilles fleurs séchées s’émiettent au creux des vasques en fonte. Le silencieux naufrage poursuit son œuvre, et finira par résumer ce qui fut chair et vie en banale poussière.
J’ai une histoire avec les anges, j’ai une histoire avec un petit ange. Les yeux de mes parents et les yeux des parents de mes parents, et mes yeux ont versé des larmes sur le petit capitaine de cette barque immobile. D’aussi loin que je me souvienne je revois le minuscule médaillon qui contenait la photo sépia d’un petit enfant en culotte courte à bretelles. Il nous sourit tandis que nous psalmodions quelques prières apprises par cœur. Il faut faire taire le terrible silence. Il faut repousser encore et encore l’atroce question, celle qui demande le pourquoi de la mort absurde d’un petit enfant. Il faut ravaler ses larmes, ravaler ses questions, décider d’un coup de mettre fin au rituel et s’en retourner dans le dimanche d’été baigné de vie.
J’ai une histoire avec un ange. Avec cet ange. Et je revois la petite figurine de porcelaine, un angelot avec ses ailes, couchée sur le dos à même la terre du triste monticule.
Lorsque nous quittions l’église nous passions devant une sculpture représentant « Notre Dame des Sept Douleurs ». Le visage de la piéta regardant jésus me semblait rempli de compassion. D’amour disaient-ils. Mais je compris vite que ce visage, que cette composition, n’étaient rien d’autre qu’une icône froide sans lien avec le visage ,le cœur et le corps ravagés de douleur de cette autre mère, ma mère, qui avait vécu l’agonie, le décès et la mise au tombeau de son enfant. Mater Dolorosa. On ne compte pas les douleurs lorsque l’impensable, l’insupportable, arrivent avec la mort de l'enfant, celui de vos entrailles, comme ils disent. Elle vous avale, vous englouti, vous anéanti.
Ceux qui t’ont survécu, petit homme, ont laissé partir avec toi une partie de leur vie, une partie d’eux-mêmes. Même s’ils n’ont jamais su quelle partie c’était. Ils en ont senti le trou, le vide, le froid. Aujourd’hui encore ils éprouvent la douloureuse sensation du membre fantôme. La fiction religieuse de la passion et les calvaires rituels n’ont plus rien à leur dire. C’est pour cela qu’ils quitteront l’église, ses pompes et ses processions.
Je suis né d’un gouffre, je suis né d’un vide, je suis né d’une bulle qui implosait de souffrance. Je vins après le défunt. Quelques années plus tard. Mon prénom porte et portera le sceau de la subordination, je fus et je reste celui qui relie l’enfant des limbes, au présent du temps, au présent de la vie, au présent d’où j’écris. .Lorsque je vins au monde, ils écrivirent mon nom au creux de leurs mains pour repousser les larmes et l’atroce question. Lourd héritage que le mien.
Il y a quelques années, j’ai mis en scène des extraits du très beau film de Wim Wenders, « les Ailes du Désir ». C’est une histoire d’anges, et j’ai une histoire avec les anges, avec un ange. Dans le film Damiel et Cassiel y sont deux anges qui accompagnent les berlinois qu’ils voient, qu’ils entendent et dont ils partagent la vie et les pensées sans que ces derniers ne les voient jamais. Les anges sont invisibles sauf pour les spectateurs du film. Les anges ne ressentent rien des sentiments des hommes, même s’ils les suivent avec une empathie un peu triste.
Lorsque Damiel décide de devenir humain pour l’amour d’une belle équilibriste il lui faut renoncer à la vie éternelle, à sa vie d’ange. Alors, j’ai rajouté une scène ; celle ou Cassiel débarrasse Damiel de ses ailes blanches. Celle où il le laisse rejoindre le monde des vivants, de ceux qui aiment et qui souffrent et qui meurent. J’ai voulu montrer leur étreinte froide. On n’étreint pas un ange. On le laisse derrière, dessous ou dessus et puis on décide de s’en aller, on avance, en cherchant des bras, les bras d’autres funambules, à la vie à la mort. Comme ils disent.
J’ai une histoire avec un ange, un petit capitaine en culotte courte à bretelles. J’ai une histoire avec mon frère qui s’éteignit trop tôt pour pouvoir devenir un grand frère.

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