Evaluer, Noter, Classer, Sélectionner, Trier ; c’est l’âge d’or de l’évaluation. L’homo sapiens, se transforme, il mute, lentement mais surement, en homo évaluateur. L’évaluation étendue à tous les domaines. C’est une véritable marée noire bien gluante, bien toxique, un fléau, une plaie, qui souille nos écoles, nos collèges, nos lycées, nos universités, nos entreprises, nos établissements et même nos pays.
Je t’évalue, tu m’évalues, on s’évalue. Le verbe évaluer se conjugue et se décline désormais à tous les temps sur tous les modes comme un pensum cauchemardesque. Rien n’échappe à la frénésie « évalutioniste ». C’est à coups de chiffres et de lettres ; que des agences dites de « notation financière et aux noms bien de chez nous comme « Fitch Rating, Moody’s et Standard and Poor’s » (prononcer porcs) agrafent jusqu’à 3 A au revers des pays capables de montrer qu’ils peuvent faire un max d’ économies sur le dos de leurs populations afin de renflouer les caisses préalablement vidées par les spéculateurs sans scrupule. Vive la France et son triple A !
Mais le monde de l’économie n’est pas le seul frappé par l’épizootie, Le monde de l’éducation, infesté depuis très longtemps par les germes du mal, a fini par déclarer la maladie et son pronostic vital est désormais engagé. La chasse aux têtes blondes et surtout brunes est ouverte ; les chasseurs d’écoliers déviants dressent leurs évaluations nationales comme les chasseurs de palombes leurs mortels filets à la saison des migrations. Dès la maternelle alors qu’ils sont encore à l’âge du biberon les petits des hommes sont classés grâce à des indicateurs qui fleurent bon le tri sélectif des déchets domestiques et industriels ; RAS, à risque, à haut risque. C’est « Charlie et la déchetterie » à la maternelle comme au CM2 ou les bambins qui auraient réussi à échapper par miracle aux mailles du filet sont à nouveau testés et évalués en fin de cycle 3. . Et ceci croyez moi n’est qu’un avant-goût de ce qui attend les ados et les adultes qu’ils deviendront. Comme le hurlait jacques Higelin en 1976 ; « Alertez les bébés ! »
Plus grave encore, il semble que l’école, le collège et le lycée ont choisi l’acharnement évaluatif pour remplir le vide sidéral laissé par la valse-hésitation sur le contenu des savoirs à transmettre. Nul besoin désormais d’évaluation diagnostique et formative par trop liées à des apprentissages devenus caduques. L’évaluation normative sommative s’affirme partout comme la règle. Epreuves zéro, brevets et bacs blancs se succèdent à un rythme effréné gangrénant le temps de formation et d’apprentissage au profit du temps d’évaluation, de classement et de tri prédictif.
Dis-moi ce que tu regardes à la télé et je te dirai qui tu es. La boite à images n’échappe pas non plus à la passion de l’évaluation, des jurys bidon, des émissions ou l’on classe, déclasse, trie et sélectionne. à longueur d’antenne.
La passion mortifère pour l’évaluation ne se limite pas aux domaines de l’éducation et de l’entreprise etc.. Elle frappe également de plein fouet le domaine des médias. De » koh-Lanta » à « on ne demande qu’à en rire » en passant par la « nouvelle star » et autres joyeusetés télévisuelles les exemples de « concepts » ou l’on confronte de malheureux impétrants à des jurys qui n’ont de compétence qu’une réputation acquise au prix d’un fidèle conformisme aux normes de l’audiovisuel public ( ce qu’il en reste) et privé sont devenus légion.
Dans l’émission « on ne demande qu’à en rire » .quatre jurys s’en prennent quotidiennement à des candidats(1) qui, en échange d’une étiquette « vu à la télévision », prennent volontairement le risque de se faire lyncher en public et devant des millions de spectateurs par les quatre experts qui les jugent à l’aune des rires qu’ils sont censés déclencher. De qui se moque-t-on ? Des pauvres types qu’on renvoie à leur anonymat (pourtant issus d’un pré casting) avec pour tout viatique quelques observations assassines comme « on se demande ce que vous êtes venu faire ici » ou encore « votre piètre prestation n’est pas digne de notre émission » ou encore « vous êtes homophobe ou vous êtes un con » (sic). Le tout sous les applaudissements nourris d’un public (surnommé, les Moulinistes ( 2) ?) qui ne demande qu’à en rire mais si proche au fond des foules cruelles venues applaudir aux jeux du cirque de la Rome antique. Faut-il en rire ou en pleurer ?
(1) les dénommés pensionnaires sont en règle générale épargnés.Ils sont les " rudius".
(2) Ceux du Moulin Rouge ou ceux qui passent à la moulinette.
(3) R.joue à merveille le rôle de l’empereur, il décide ou dans sa grande mansuétude demande l'avis du public. Il est le plus souvent généreux comme tout empereur qui disposant du droit de vie ou de mort peut se livrer à quelques largesses contrairement à son jury.
La veille du combat, un banquet est offert aux gladiateurs (cena libera). Les spectateurs peuvent participer à ce banquet, et voir la valeur des combattants. Le perdant du combat demande toujours la mort et, si l’empereur (3) est présent, celui-ci décide en tenant compte de l’avis du public. Mitte (« laisse-le »), Jugula (« égorge-le ») ou stante missi (« match nul »). Après plusieurs victoires, le gladiateur peut obtenir un sabre de bois, le rudius, signe de libération.
Voici exactement en quoi consiste l’émission « on ne demande qu’à en rire ».Si "évaluer" c'est étymologiquement chercher des " valeurs" on est loin du compte ..
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