D'UN ROLE A L'AUTRE ( article de S. Godard)
IUFM-UCBN
« All the world's a stage »
« All the world's a stage »(1), pour galvaudée qu'elle soit la citation du dramaturge n'en est pas moins d'une pertinence certaine pour illustrer ce propos. Ce que le célèbre dramaturge anglais nous rappelle ici c'est que nous tenons notre rôle d'homme ou de femme comme nous respirons : « (…) all the men and women (are) merely players: they have their exits and their entrances ». « One man in his time plays many parts ». Nous sommes les acteurs de notre propre vie. Nous y tenons différents rôles qui dépendent des situations et de qui donne la réplique; le contre-rôle, comme on dit au théâtre.
Prenons Monsieur D. Il attrape son subordonné, rivalise d'amabilité avec son client, déborde de tendresse et d'attention pour sa petite famille... Monsieur D. porte en lui un éventail de rôles différents actuels passés ou potentiels qu'il réactive selon les circonstances, les groupes, les interlocuteurs.
Le mot « rôle » est dérivé de « rota »: petite roue ou rouleau sur lequel étaient inscrits les rôles des acteurs du théâtre d'autrefois. En français il existe une certaine confusion entre les rôles habituels d'un individu dans la vie et les rôles tenus par les comédiens au théâtre. Nombreux sont ceux qui confondent « jeu de rôle » et théâtre. Il y a « rôle » et « rôle ». En anglais la distinction est beaucoup plus claire; le rôle du comédien est traduit par le mot « part » ( a part. To play a part) alors que les rôles d'un individu dans la vie se traduisent par l'expression « social roles ».
En formation professionnelle on centrera le travail sur les rôles sociaux ou socio-professionnels laissant en arrière plan les « rôles psychosomatiques » ou « individuels » selon la définition que Moreno(2) en donne dans sa classification.
Pour Jacob Levy Moreno l'homme est la somme de ses rôles, avec une unité profonde le « soi ». Le « self » dont on peut dire qu'il permet à la personne de changer de rôle au lieu de jouer indéfiniment le même scénario. La personne garde sa liberté tout en préservant le sentiment de sa continuité personnelle.
Le psychodrame(3) tel qu'il a été défini, décrit et pratiqué par Moreno n'est pas notre principal objet de travail même si l'apport du psychiatre reste pertinent dans la description des éléments constitutifs du/des « rôle(s) » et du « jeu de rôle ».
Pour Moreno, le rôle est l'ensemble des conduites prescrites attendues des personnes qui occupent une position sociale déterminée. Le rôle comporte donc des droits et des devoirs. Mais le rôle c'est aussi des attitudes et certains traits de caractère.
Le rôle joué constitue donc un compromis entre un modèle social prescrit ( une « conserve » sociale) et la personne qui l'actualise en situation. Le poids des attentes de rôle agirait donc parfois comme une contrainte. Il y aurait tension ( plus ou moins vive) entre le processus actif-acquis du « je » d'une part , et les attentes-quant-au-rôle, transmises par le groupe social d'autre part.
Toujours pour Moréno le rôle est la plus petite unité d'une culture, c'est une manière d'être et d'agir que l'individu assume au moment précis où il réagit à une situation donnée dans laquelle d'autres personnes ou objets sont engagés. Tout rôle est donc déterminé par les personnes occupant la position réciproque. Les contre-rôles. L'attente-quant-au-rôle.
Les rôles joués sont donc tantôt dissonants tantôt consonants pour le même individu. Il peut y avoir confusion. Confusion issue de la tension ( psychodramatique) citée ci-dessus.
Notons enfin que la manière dont sont tenus les rôles change peu le cours d'une existence sauf si on ouvre l'éventail des rôles connus. Si l'on présente d'autres manières de s'y prendre, d'agir ou de tenir des rôles professionnels ou sociaux. Bref si on augmente le répertoire des rôles. Ce constat détermine un axe privilégié pour la formation professionnelle par le biais du jeu de rôle.
Moreno classe les rôles de la manière suivante. Les rôles psychosomatiques : « le dormeur », le « mangeur ». Les rôles sociaux ou socio professionnels: le professeur, le juge, le médecin... Les rôles collectifs : les différents « moi » d'un individu membre de groupes différents ( Moi-Nous)
Et enfin les rôles individuels : le participant en tant que lui même, rôle « privé ».
Notons que le rôle « père » peut être entendu comme un rôle social et/ou comme un rôle privé.
Le jeu de rôle peut avoir une fonction de formation au développement personnel à côté d'une formation à des rôles sociaux ou socio-professionnels. Il peut donc servir différents objectifs de formation: Le jeu de rôle au service du développement personnel, le jeu de rôle au service de la formation professionnelle. C'est ce deuxième aspect du jeu de rôle qui nous préoccupe en priorité mais il est bon de ne pas ignorer le contexte général évoqué ci-dessus et les différents types de jeux de rôle. C'est le seul outil qu'aura le « formateur » pour cerner son action , poser son contrat pédagogique, et éviter les écueils et les dérives.
Nous n'insisterons pas ici sur le jeu de rôle à visée psychodramatique pour aborder d'emblée le jeu de rôle à visée de formation professionnelle et ouvrir une réflexion sur son éventuelle dimension réflexive.
On peut définir ainsi le « jeu de rôle » à visée professionnelle.; C'est l'activité d'un protagoniste membre d'un groupe agissant/réagissant à une situation donnée et à d'autres co-acteurs avec lesquels il est en interaction sous la « guidance » d'un meneur de jeu.
L'acteur protagoniste et les co-acteurs doivent être capables d'entrer dans un rôle demandé , d'improviser sur le thème avec vraisemblance, de percevoir de quoi il s'agit. Dans ce cas le « rôle playing » peut devenir l'essai d'un nouveau degré de liberté en ouvrant l'accès à une conduite nouvelle. L'individu en formation pourra ainsi s'exercer au métier en faisant « comme si », se préparer à des situations nouvelles ( un examen, une réunion parents/professeurs, la rencontre/entretien avec un élève...).
L'objectif est d'apprivoiser des rôles nouveaux, de sensibiliser acteur et co-acteurs aux interactions humaines dans un cadre professionnel. S'exercer à vivre des situations socio-professionnelles pour y être plus à l'aise. Avoir une image mentale des situations à venir.
La liste des bénéfices du jeu de rôle à visée professionnelle établie ci-dessus n'est bien sûr pas exhaustive. Résumons en disant qu'il s'agit de faire l'acquisition de savoir-faire techniques, relationnels et sociaux ainsi que de savoir-être ( attitudes) en relation avec le référentiel du métier d'enseignant.
L'un des avantages du jeu de rôle est que l'acquisition se fait dans un « lieu propice » ou les tâtonnements sont autorisés voire partie intégrante de l'activité.
L'activité demande un cadre. Un contrat entre participants et meneur de jeu. Il s'agira dans les moments réflexifs d'analyser « les gestes professionnels » et uniquement « professionnels » ce qui suppose qu'ils soient connus de tous pour être correctement nommés et portés à la réflexion critique commune.
Le meneur de jeu s'efforcera de trouver des scènes, scénarios, situations à partir d'inducteurs de jeu pertinents au métier qui sont les conditions du métier futur.
Le meneur de jeu demandera à ce que les acteurs jouent la situation comme si elle était réelle. Il autorisera les protagonistes à prendre le rôle de l'autre pour se voir avec les yeux de l'autre « décentration ». Il pourra faire jouer plusieurs versions de la même situation par le même ou par différents acteurs. Il pourra introduire de nouvelles contraintes ou inducteurs de jeu.
Dans tous les cas il appartient au meneur de jeu de bien cerner son action afin de discerner ce qui appartient aux rôles privés/acquis, psychosomatiques selon la classification de Moréno et ce qui relève des rôles socio-professionnels. Cette capacité à discerner, recentrer la réflexion sur l'objet du jeu n'est certes pas facile car comme nous l'avons dit les rôles interfèrent. C'est au meneur de jeu qu'il revient grâce à son sens de l' observation, à son écoute et à sa réflexivité d'insister sur les aspects socio-professionnels et de guider l'analyse réflexive des gestes professionnels mis en oeuvre dans le cadre d'une situation donnée avec comme objectif la construction d'une professionalité.
La tâche est loin d'être aisée car quel que soit le contrat passé le « je » actif ne restera pas neutre. Il ne s'effacera pas devant le « je » professionnel. Il peut même arriver, c'est fréquent, que les deux rentrent en tension et paralysent/parasitent l'action dans le cadre du jeu.
Nombreuses sont les réticences des apprenants pour entrer dans le jeu de rôle; Peur de la manière dont on est vu/perçu par les autres, risque « imaginaire » de se montrer comme on est, peur de montrer ses émotions avec ses corollaires que représentent de légitimes stratégies de diversion, de masquage …
L'entrée dans ce type d'activité demande l'installation d'une relation de confiance qui ne peut s'établir que dans la durée. D'où l'importance de penser les activités proposées dans le cadre d'une progression ( contenus et apports, espaces de travail, rythme des activités, différenciation, ajustements...).
Le 19 novembre 2009
Sylvain GODARD
(1)William Shakespeare - All the world's a stage (from As You Like It 2/7)
All the world's a stage,
And all the men and women merely players:
They have their exits and their entrances;
And one man in his time plays many parts,
(2)Jacob Levy Moreno, né le 18 mai 1889 et décédé le 14 mai 1974, était un médecin psychiatre, psychosociologue, un théoricien et un éducateur américain d'origine roumaine. Il a fondé le psychodrame (1930), la sociométrie et est l'un des pionniers de la psychothérapie de groupe (1932).
(3)Le psychodrame à durée limitée dans le temps s'adresse à un groupe de patients qui ont en commun d'avoir fait de longues et répétitives psychothérapies et psychanalyses. De l'intérieur du jeu, il est possible pour chacun d'eux et pour l'actrice thérapeute de faire des commentaires individuels s'adressant à tel ou tel d'entre eux, mais le meneur de jeu tente et se contente de repérer les mouvements affectifs, pulsionnels et défensifs communs à tout le groupe. Il s'agit alors de mettre à distance l'idée d'une toute puissance de la pensée qui infiltrerait la psychanalyse et ferait d'eux des patients à vie, tout puissants dans leur toute impuissance à aller mieux et dans leur démonstration omnipotente de l'inanité de l'analyse et de toute autre approche. Pour d'autres analystes, il est important de laisser tout son jeu à des mouvements pulsionnels groupaux dont les cures individuelles ne mettent pas tous les éléments en valeur.
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