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lundi 30 mai 2011

L’homme ou la femme nus n’ont pas de poches !

Début des années soixante-dix, soucieux de me constituer un viatique pour me rendre au festival de l’Ile de Wight je décide de me trouver un job de vacances. Par un concours de circonstances qu’il n’est pas utile de rappeler ici je suis embauché comme bagagiste pour une durée indéterminée dans un des plus grands palaces parisiens. Il s’agit du Lutétia boulevard Raspail à Paris. Le Lutétia n’est pas un hôtel anodin en effet il fut le QG du contre-espionnage allemand durant l'occupation pour devenir à la libération le centre d'accueil des déportés de retour des camps. Dans les années soixante-dix comme aujourd’hui le Palace reçoit une clientèle huppée dans ces 230 chambres dont soixante suites. Je me souviens de ma première journée au Lutétia flottant dans une chemise blanche et un costume noir trop grands pour moi achetés à la hâte au Bon Marché tout proche. Bagagiste je suis. La partie visible de l'Hôtel est celle d'un palace à l'architecture art déco et art nouveau. L'entrée majestueuse accueille des personnalités connues mais aussi de richissimes anonymes venus des quatre coins de la planète. Le bagagiste n'a pas accès à tout ce luxe. Le bagagiste vit avec ces camarades vêtus comme des croque-morts dans la partie cachée de l'immeuble. Il pointe selon un emploi du temps qui lui fait rapidement perdre la notion de jour et de nuit avant de rejoindre son antre ; il s’agit essentiellement de caves crasseuses qui s’enfoncent sur plusieurs niveaux dans le sous-sol de Paris. A l'époque la saleté des coulisses de l'Hôtel est inversement proportionnelle au luxe des parties réservées aux clients. Les bagagistes sont des rats qui sur ordre de la réception opèrent de brèves sorties sur le front de la rue de Sèvres pour y récupérer les bagages des visiteurs de luxe qu'ils sont ensuite chargés d'acheminer dans quelques-unes des 260 chambres à l'aide d'un unique ascenseur bringuebalant qui tient d'avantage des fillettes de Louis XI que du monte-charge moderne. Le bagagiste s'y maintient tant bien que mal au sommet d'un tas de bagages instables en s'accrochant aux grilles de la porte coulissante. Dehors sur le boulevard, au soleil de Juillet, Les cars de touristes Japonais fortunés alternent avec les taxis de luxe et les berlines individuelles. L’équipe des bagagistes (nous sommes trois) doit hisser dans les étages des montagnes de bagages dans un minimum de temps. Il faut savoir qu'à l'époque le bagage sert de caution et n'est restitué à ses propriétaires qu'après qu'ils aient réglé leur note. Il existe d'ailleurs au sous-sol une salle remplie des bagages jamais réclamés par des visiteurs indélicats partis au matin ou au soir laissant là leur valise vide et leur brosse à dent. La fuite est alors possible et fréquente. Belle époque où le délit de grivèlerie nous fait ricaner et attire l’admiration de tous pour les filous qui s'en rendent coupables. Cette année-là j’aurai appris ce que peut être le mépris. Mépris des clients fortunés pour les personnels. Mépris des personnels pour les autres personnels. Mépris des employés de la réception pour les bagagistes qui eux-mêmes méprisent les personnels d'étage qui se méprisent entre eux. Mépris des garçons d’étage pour les femmes de ménage. Cette année-là j'ai, rat parmi les rats, alimenté en bagages une ruche de riches. Cette année-là j’ai appris la ruse et les stratégies mesquines des petits personnels et des sans nom de l’hôtellerie de luxe parmi lesquelles : ne jamais délivrer le bagage d’un nouvel arrivant lorsqu’il ou elle est sous la douche, c’est la quasi assurance qu’aucun pourboire ne viendra récompenser le valeureux bagagiste. L’homme ou la femme nus n’ont pas de poches ! En revanche profiter d’une période de calme pour se tromper volontairement en délivrant sciemment un bagage qui n’est pas celui du client. C’est la quasi assurance de percevoir deux pourboires un premier par le client grugé et un deuxième par le vrai destinataire. Ça fait deux voyages mais ça rapporte. S’attirer les bonnes grâces d’un employé de la réception afin d’être informé en flux tendu des départs de clients et savoir faire la course avec les autres personnels pour passer la chambre ou la suite libérée au peigne fin et récupérer les effets et objets oubliés ; des bouteilles d’alcool du mini bar aux menus objets les plus divers. Cette année-là je savais que j’échapperais rapidement à ce trou à rats. Cette année-là j’ai compris que des êtres comme moi pouvaient y passer une grande partie de leur "vie professionnelle".

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