A l'époque, je jour de sortie est le jeudi. Les cours s'arrêtent. Mais le jeudi est loin d'être la journée de détente dont nous pourrions rêver. Il y ceux qui rejoignent leurs parents, ceux qui retrouvent leur « correspondant » sur Saint-Lô et ceux qui comme moi faute de géniteurs et de correspondant disponibles ont l'invariable plaisir de se rendre à pied au lieu-dit la « Petite Suisse » encadrés de deux gardes-chiourme pour qui la promenade tient sans doute également du pensum.
« La Petite Suisse » n'a rien d'une station de sports d'hiver helvète. Comme son nom l'indique c'est un ersatz de montagne, un vallon boueux saturé d'humidité censé nous apporter le bol d'air hebdomadaire dont nous aurions besoin.
Nous y organisons quelques batailles rangées de type « Blitzkrieg » sous la molle surveillance de nos pions avant de reprendre le chemin du lycée en colonne serrée. Chemin faisant nous croisons d'autres enfants, ceux-là sont libres d'aller et venir. De profiter d'un véritable jeudi. J'éprouve un mélange de honte et d'envie. Il arrive aussi que nous croisions ceux de l'Institut (Agneaux) . C'est alors entre procession laïque et procession « catho » l'occasion d'un échange nourri de lazzis et d'une réflexion précoce sur la laïcité.
Il existe pourtant une solution pour échapper à la promenade du jeudi; c'est la chorale; dirigée par Monsieur Carrière où nous chantons en boucle « la Marche de Saint-Lô » ou de Briovère, c'est selon, sauf que Monsieur Carrière n'a rien du Clément Mathieu du film de Christian Barratier.
A la fin je finis par échapper à l'affreuse promenade en m'inscrivant au cours municipal de dessin animé par Étienne Rebuffet dont je deviendrai plus tard l'ami.
Les deux statues qui sont toujours à l'entrée du lycée furent sculptées par Étienne. Elles sont signées ER. Je me pose encore la question de savoir la raison pour laquelle nous prîmes l'habitude de les affubler de soutien-gorge et de petites culottes discrètement volées dans le vestiaire des filles. Sentiment de pudeur naissante ? peur que lesdites statues ne prennent froid ? Géniale anticipation sur les « happenings » des années soixante-dix ? …
Texte dédié à Etienne Rebuffet.
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