LIGNE LISON LAMBALLE : 1918. (Épisode 1) Gare de Canisy (50)
Le train en provenance de Lison s’est arrêté pour quelques minutes en gare de Canisy. Un seul passager en descend; il est beau, cheveux châtain foncé avec la raie au milieu, petite moustache noire taillée à la perfection. Tiré à quatre épingles, il porte l’uniforme des soldats. Nous sommes en Aout 1918. Le jeune homme longe ensuite le terre-plein qui tient lieu de quai avant de pénétrer dans la petite gare. Il fait très chaud en ce début d’après-midi. La fraîcheur à l’intérieur du bâtiment lui procure une sensation de bien-être. La gare est quasi déserte, seul le vieux chef de gare est là derrière son guichet qui le salue respectueusement. Joseph est en permission, il revient du front après avoir fait une étape à paris. Il lui reste à parcourir à pied les quelques kilomètres qui le séparent du domicile familial, au Gislot, à Quibou. Quelques minutes plus tard, Joseph descend la grand-rue du petit bourg de Canisy. Peu de gens dehors à cette heure trop chaude ; quelques femmes et deux ou trois vieux à l’ombre des maisons mitoyennes de part et d’autre de la rue. Tous le saluent respectueusement à la manière un peu gênée du chef de gare de tout à l’heure. Joseph répond à chaque salut. Il les connait tous. Aout 1918, Joseph est encore là, vivant, dans un quart d’heure il sera chez lui. Au Gislot dans la grande maison aux ifs taillés en forme de service à thé et à l’étang avec une île au milieu creusé par son père léandre. Dans un quart d’heure il sera parmi les siens. Joseph respire profondément ; l’été, la chaleur, l’odeur du foin et des vaches. Il écoute la campagne qui bruit du son des insectes et du souffle de la légère brise dans les arbres des talus de part et d’autre du chemin. C’est une belle journée. Il repense un instant à sa soirée d’hier à Paris et à son passage chez madame Dutertre, rue Fourcade. Un moment de bonheur. Lorsque tout à coup, tout s’efface, l’été, les senteurs, la chaleur si douce du bocage qui l’enveloppait. C’est le froid qui revient, un peu comme si l’hiver s’était abattu sur lui et sur la campagne environnante en plein mois d’aout. Les images défilent ; c’est une main rigidifiée par la mort qui ressort du remblai dans la tranchée. Ce sont Les incessantes allées et venues du front jusqu’aux arrières et des arrières jusqu’au front dans le boucan d’une canonnade dont on a de cesse d’identifier l’origine ; amie ou ennemie, la peur permanente annihile la peur. Survivre c’est mettre des noms, nommer les lieux, les choses, les êtres. Les reporter dans le petit carnet qui ne le quitte jamais. C’est dans ce carnet qu’il a dessiné, à la mine de plomb, le joli visage d’une fille rencontrée dans un village où son régiment s’est replié il y a quelques mois. Un instant Joseph revoit Nîmes où il a passé sa convalescence après qu’une balle ennemie lui ait traversé la jambe. Machinalement des vers lui reviennent à l’esprit : « gal, amant de la Reine, alla tour magnanime. Galamment de l’arène à la tour Magne à Nîmes » … Lui reviennent aussi pele mele les cours de balistique qu’il a pris pour tenter de monter en grade et échapper pour un temps à l’enfer des tranchées. Ça se bouscule dans sa tête. Il ne revoit le chemin qui le ramène chez lui qu’en se remémorant les noms de ses camarades morts aux combat : « Beaufils, mort en 14 quelque part en Belgique, Blanchet en 17 dans l’Aisne, les deux Douchin, Ferdinand et Albert l’un en 16 dans la Meuse, l’autre en 17 dans l’Aisne. Il renonce à passer en revue tous ceux de son village qui sont déjà morts, 29, 30 peut-être. On fera le compte quand ça sera fini. Mais ça n’est pas fini. Sur le point d’entamer sa permission en ce jour d’Aout 1918 Joseph ne sait pas quand ça finira. Il ne sait pas qu’un armistice sera signé le 11 novembre prochain. Mais que d’ici là cinq autres jeunes Quibois trouveront la mort dans l’Aisne, dans l’Oise, dans la somme, en Belgique et même en Serbie. Joseph ne sait pas encore que la mort magnanime ne voudra pas de lui et qu’il finira par rentrer définitivement chez lui. Qu’il aura une fille, des petits enfants auxquels il ne dira jamais rien de cette sale guerre, de cette boucherie. Joseph n’est plus qu’à quelques pas de la maison, il a franchi le Pont Brulé. L’été est revenu. Il a très soif à présent. Il pense au verre de cidre bien frais qui l’attend sur la table de chêne dans la grande salle.
Texte dédié à mon Grand Père Joseph. Fidèlement établi à partir de ses carnets de guerre.
"Il reprit son chemin et, songeusement quant à la tête, d’un pas net quant aux pieds, il termina sans bavures son itinéraire. Des radis l’attendaient, et le chat qui miaula espérant des sardines, et Amélie qui craignait une combustion trop accentuée du fricot. Le maître de maison grignote les végétaux, caresse l’animal et répond à l’être humain qui lui demande comment sont les nouvelles aujourd’hui :


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