LAND ART (de la rue de Rennes à la lande de Lessay)
Par Sylvain Godard, vendredi 12 août 2011, 12:56
C'était à Paris fin des années soixante-dix. C'était au mois d'Aout. N'ayant rien de bien précis à faire, j'avais décidé d'arpenter durant 3 semaines les rues de la capitale. Je partais dans la matinée pour ne revenir que le soir. La journée était le plus souvent consacrée à la visite de musées et autres centres d’intérêt tels que jardins publics, cimetières célèbres ,squares minuscules, bacs à sable et fontaines Wallace. J’évitais de prendre le métro ou le bus et marchais beaucoup faisant peu de haltes.
D’autres endroits attiraient également mon attention, notamment la FNAC de l’époque qui n’était pas encore envahie par les CD, les DVD, les i phones, les caméscopes et autres gadgets numériques. La FNAC vendait des livres. Et c’était bien, et c'était bon.
Je suis lecteur et j’ai remarqué qu’il est parfois difficile de trouver un bon livre, celui qui vous emmène pendant de longues heures, voir des journées entières, sur une autre planète, dans un autre monde. Cette difficulté à trouver de la bonne lecture explique sans doute la profusion de critiques littéraires, mais je trouve leur prose trop souvent liée à l’actualité du livre et à sa promotion et donc sujette à caution. Je me suis souvent fait prendre au piège d’un bel échange à la radio, à la télé au sujet d’un livre aussitôt acheté pour être aussitôt abandonné dès les premières pages. Je trouve les bandeaux qui ceignent les ouvrages lauréats de prix littéraires semblables aux brassards que portent les membres des services d’ordre lors les manifestations de rue, ou encore à ceux que portent les flics en civil et qu’ils mettent au dernier moment lorsqu’il s’agit de prendre le délinquant en flagrant délit. Ils inquiètent tout autant qu’ils rassurent.
Partout où je vais, je cherche instinctivement la librairie ou le cas échéant la « Maison de la Presse ». La/le « book shop » du coin. Lieux dont il faut bien dire qu’ils se dégradent d’année en année dévorés, grignotés et mités par des monceaux de revues bariolées à la gloire des « people consentants »!
Dès que je rentre dans l’échoppe je tente de repérer le rayon des livres de poches qui lui aussi va se réduisant avec le temps. Bouffé, d’un côté par les polars, locaux, nationaux et internationaux et de l’autre par la marée des romans dits de gare.
Le rayon livres de poche comprend généralement les grands classiques de la littérature française et étrangère. Des bouquins généralement archi-connus serrés les uns contre les autres comme des sardines dans l’attente d’un achat de rentrée par quelque potache à qui l’on a seriné qu’il ne pouvait plus attendre Godot indéfiniment et qu’il lui fallait passer à l’acte en achetant le chef d’œuvre de Beckett.
Lorsque je suis devant le rayon je commence débout la tête penchée sur le côté pour mieux repérer les titres. Je commence debout car je suis paresseux et aussi parce que j’ai mal dans le dos. Le problème surgit quand les étagères du haut, une fois toutes parcourues du regard n’ont rien apporté d’original ou d’inconnu. Alors il faut se baisser progressivement et terminer à genoux, voir quasiment allongé à même le sol pour scruter les étagères du bas. Etagères qui abritent les auteurs dont le nom commence par les dernières lettres de l’alphabet, soit X, Y et Z :. Avec l’âge la gymnastique est devenue pénible et j’ai tendance à raccourcir les travellings, les plongées et les contre plongées. L’achat d’un bon livre tient donc le plus souvent du hasard. Trois livres achetés pour un de lu, et encore.
Après avoir longtemps marché le long de la rue de Rennes et alors que j’étais en approche de la FNAC je remarquai une jeune femme. Elle avait l’air tellement décidé en franchissant les portes d’entrée que je ne pus m’empêcher de la suivre. La filature fut facile et ne dura que quelques instants. Je me retrouvai donc en un rien de temps quelques pas derrière la cliente face aux rayonnages des livres de poche. Elle s’empara sans hésiter d’un livre que j’identifiais comme étant «
l’Ensorcelée » de Barbey d’Aurevilly. Une fois le livre en main elle s’éloigna et je la perdis rapidement de vue. J’approchai à mon tour du rayonnage sur lequel m’attendait, comme par magie, un second exemplaire de l’ouvrage. Je n’avais jamais lu « l’ensorcelée ». J’allais faire connaissance avec la lande de Lessay vue par Barbey. Il avait fallu ce grand détour par Paris et une rencontre fortuite avec une inconnue pour que j’entame la traversée.
« Quand on avait tourné le dos au Taureau rouge et dépassé l’espèce de plateau où venait expirer le chemin et où commençait la lande de Lessay, on trouvait devant soi plusieurs sentiers parallèles qui zébraient la lande et se séparaient les uns des autres à mesure qu’on avançait en plaine, car ils aboutissaient tous, dans des directions différentes, à des points extrêmement éloignés. Visibles d’abord sur le sol et sur la limite du landage, ils s’effaçaient à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et on n’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait plus aucune trace, même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. C’était là pour le voyageur un danger toujours subsistant. Quelques pas le rejetaient hors de sa voie, sans qu’il pût s’en apercevoir, dans ces espaces où dériver involontairement de la ligne qu’on suit est presque fatal, et il allait alors comme un vaisseau sans boussole, après mille tours et retours sur lui-même, aborder de l’autre côté de la lande, à un point fort distant du but de sa destination. Cet accident, fort commun en plaine, quand on n’a rien sous les yeux, dans le vide, ni arbre, ni buisson, ni butte, pour s’orienter et se diriger, les paysans du Cotentin l’expriment par un mot superstitieux et pittoresque. Ils disent du voyageur ainsi dévoyé qu’il a marché sur male herbe, et par là ils entendent quelque charme méchant et caché, dont l’idée les contente par le vague même de son mystère. »
Chapitre 1.
L’Ensorcelée. Barbey d’Aurevilly.
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