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samedi 11 juin 2011

LES ÂNES ONT-ILS UNE ÂME ? Ou « dans le cochon tout est bon ».

LES ÂNES ONT-ILS UNE ÂME ? Ou « dans le cochon tout est bon ».
par Sylvain Godard, samedi 11 juin 2011, 18:15

Le boulevard Magenta à la largeur du fleuve. C’est un Styx crasseux, fatigué et pollué par les milliers de véhicules qu'il draine de jour comme de nuit de Barbes à Bastille, de Clignancourt à Nation jusqu'au fini de nos parkingues souterrains. Le bruit sourd des véhicules qui dévalent l’asphalte ne cesse jamais. J'ai vécu deux années sur une des rives de Magenta asphyxié par les gaz d’échappement et assourdi par le tumulte des pétarades motorisées. J’ai vécu dans un ancien appartement Haussmannien que de fins promoteurs avaient, au fil des ans, découpé en parcelles insensées sans qu’il soit possible de savoir vraiment quelle logique avait présidé à l’infâme dissection en dehors d’un féroce appât du gain, si l’on en juge par le carnage final. Il faut dire que la sagesse, qu’elle soit paysanne ou immobilière, incite à valoriser tous les morceaux, même les plus bas (ce qui explique par exemple le confinement des sans-papiers citadins dans des sous-sol insalubres, façon de valoriser les caves de certains immeubles parisiens). Dans l’immeuble Haussmannien tout est bon, c’est comme dans le cochon de province. Faut rien perdre qu’ils disent dans leur bon sens. C’est ainsi qu’une fois la bête égorgée, ébouillantée, étripée,éviscérée, vidée, désossée, et finalement découpée en quartiers il devient quasi impossible pour le béotien d’en retrouver la forme champêtre et gambadante. Les morceaux n’ont même plus valeur métonymique car trop loin du tout dont ils prétendent provenir. Notons tout de même au passage ce que cela peut avoir de positif (tout n’est pas si noir) sur le consommateur sensible au destin animal : un effet rassurant, oui oui je dis bien ; rassurant. En effet ne pas savoir ce que l’on ingère peut faciliter la digestion surtout si l’abattage systématique de millions d’animaux vous donne la nausée. C’est sans doute la raison pour laquelle même le conditionnement ; (barquettes pour le repos stérile de notre carne quotidienne, tapissée d’une gaze à fort pouvoir absorbant et emballée sous vide après décontamination par ionisation aux rayons gamma) contribue à enlever au consommateur toute possibilité de retrouver à quoi pouvait bien ressembler la bête d’origine lorsqu’elle fut électriquement estourbie avec le souci éminemment louable de lui épargner l’éventuelle conscience de sa mort sacrificielle sur l’autel de la consommation. Je disais donc qu’il en va de l’immeuble Parigot comme du porc du bœuf et du veau de nos provinces (épargnons l’âne qui fut l’un des hôtes privilégiés de la crèche fondatrice de nos valeurs judéo-chrétiennes). La transformation industrielle et le souci de rentabilité exacerbé les ont rendus méconnaissables. J’ai vécu dans un appartement caché derrière une porte cochère qui donnait sur une minuscule cours humide et sombre qui ne voyait jamais le soleil. Traverser le boulevard tenait du prodige. Même Caron, le nocher des enfers, n’y aurait pas risqué sa barque funèbre. De toutes les manières passer de l’autre côté n’aurait servi à rien. Le boulevard ne connaissait pas les saisons. Au printemps et lorsqu’ arrivaient les beaux jours seules les frondaisons de part et d'autre de l’artère attestaient du changement de saison. Eurydice était volage. Elle se retournait sur d’autres hommes. Tristes tropiques. Finalement.

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